Il y a 20 ans dans POi

CE N’ÉTAIT QU’UN AU REVOIR À PROCHE-ORIENT.INFO

D'ELISABETH SCHEMLA ET NICOLE LEIBOWITZ
Proche-Orient.Info, qui renaît aujourd’hui, est l’héritier du premier journal d’information politique en ligne, fondé en 2003 par Elisabeth Schemla et Nicole Leibowitz. A sa fermeture en 2006, elles avaient, ensemble, signé une lettre à leurs lecteurs. Elles racontaient déjà ce que serait le nouveau POI.

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Elisabeth Schemla et Nicole Leibowitz
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Le 25 septembre 2006

Alors que la France s’engage dans une année électorale déterminante, un modeste titre de presse, Proche-Orient.info, disparaît. Disons-le comme nous le pensons, le ressentons, le vivons : POI est trop indépendant, trop incontrôlable, quand tant de ses thèmes seront au cœur des débats durant les mois de campagne.

Nous n’avons pas l’esprit communautaire, ni de cour, ni de clan.

Proche-Orient.info s’éteint au moment où, par ailleurs, les relations entre l’Occident et l’islam se présentent comme l’enjeu majeur des décennies à venir, au moment où notre identité culturelle nationale et européenne est concernée dans ses fondements, où les démocraties et bien sûr, au premier chef Israël, apparaissent dans toutes leurs fragilités, en butte aux visées expansionnistes et totalitaires de l’islam radical, chiite ou sunnite. Au moment aussi où, pour la première fois, le président d’un État, l’Iran, soutenu par toute la hiérarchie politique, militaire et religieuse, se donne pour but officiel la destruction d’un autre État, l’État d’Israël, et le déclare urbi et orbi.

Nous voulons dire ici avec solennité la honte extrême que tous ensemble, journalistes français, belges, allemands, turcs, israéliens, libanais, égyptiens, algériens, juifs, musulmans, chrétiens, agnostiques ou athées de Proche-Orient.info, nous avons éprouvée en constatant que l’ONU, qui se targue de vouloir restaurer la paix dans le monde et de monter la garde contre le Hezbollah, a jugé Mahmoud Ahmadi Nedjad digne de sa tribune, lors de son Assemblée générale de septembre 2006.

Nous tenons à répéter notre sourde inquiétude devant la mollesse des institutions et des responsables européens, si peu à la hauteur des défis directs ou indirects que le Moyen-Orient et plus largement le monde arabe leur adressent, confondant trop souvent dialogue – dont nous sommes des adeptes – et compromission. 

Nous souhaitons prendre date enfin sur le tremblement de terre qui à notre sens ébranlera notre pays l’année prochaine par les urnes. Nous ne doutons pas un instant en effet, tandis que les autres médias n’ont d’yeux que pour Ségolène et Nicolas, que le vote des banlieues, surgissant sur celui des bulletins lepénistes, métamorphosera la France.

Les voix de Proche-Orient.info qui s’exprimaient – pour certaines dans la clandestinité des pseudonymes imposée par les impératifs de la sécurité – ne pourront plus se faire entendre. Faute de support. Ainsi va la presse française : nous avons, hélas, la crainte que nos collaborateurs, parmi les meilleurs et de si loin, ne seront pas réclamés comme ils le méritent. Ils ne caressent pas, il est vrai, dans le sens du poil.

Nous avions certainement un rôle de « veilleur », comme tant d’entre nos lecteurs nous l’ont écrit, regrettant la disparition de nos analyses toujours libres et contradictoires. Chacun d’entre nous est allé au plus loin de lui-même. C’est la route que nous nous étions tracée. En toute responsabilité. L’avenir dira si la loi économique devait l’emporter sur la nécessité politique.


Nos collaborateurs israéliens et libanais se parlent
par Pascale Zonszain, Marc Tobiass, Khaled Asmar, Marwan Haddad

Le 25 septembre 2006

« Je ne m’inquiétais plus seulement pour les soldats de Tsahal partis au front, j’avais peur aussi pour Marwan Haddad. »

Pascale Zonszain – Combien de fois un journaliste lisant la prose de ses confrères dans son propre journal ou dans une autre publication se dit que, s’il avait pu, il lui aurait fait part de sa connaissance personnelle de la même histoire pour lui faire toucher du doigt ou percevoir ce qui est hors de sa portée.

Couvrir toutes les facettes d’une même histoire et ne pas se contenter d’un récit monochrome, Proche-Orient.info, pendant quatre années, nous a permis de le faire en demandant à chacun d’entre nous de donner au lecteur les clés de compréhension et les informations en provenance du terrain qu’il connaît le mieux.

Mais, dans le même temps, s’est développée plus qu’une simple collaboration entre journalistes et correspondants d’origines et de lieux différents. Chacun d’entre nous en a pris conscience avec la guerre qui a embrasé le nord d’Israël et le Liban. Il fallait faire notre métier, raconter ce que nous voyions et tenter de l’expliquer du mieux possible. Et puis, subitement, nous avons senti que nous voulions plus. Je me souviens d’un article que m’avait demandé Nicole Leibowitz sur le rôle de la Syrie vis-à-vis d’Israël. J’aurais pu me contenter de n’en exposer que le versant israélien, mais je ne concevais pas d’écrire sans avoir vérifié avec Khaled Asmar l’histoire de la Syrie et de son engagement dans le soutien aux organisations terroristes. Dans les coulisses du web, nos échanges de correspondance sur la question auraient pu à eux seuls remplir une édition entière. Et quand les raids de l’aviation de Tsahal ont commencé sur les quartiers chiites de Beyrouth, je ne tremblais plus seulement pour mes amis dans le nord d’Israël pris sous les bombardements aveugles du Hezbollah. Je ne m’inquiétais plus seulement pour les soldats de Tsahal partis au front, j’avais peur aussi pour Marwan Haddad que je savais quelque part dans la capitale libanaise. Tout ce que je pouvais faire, c’était lire ses articles de plus en plus alarmants et découragés. Alors, à mon tour, j’ai pris la plume pour lui dire pourquoi nous combattons, lui donner un peu d’espoir à défaut de pouvoir lui jurer que tout finirait bien.

Proche-orient.info nous a donné la possibilité de faire tout cela sans cesser d’être des journalistes.

« Nous avons appris à prendre sérieusement en compte des points de vue qui ne sont pas nécessairement les nôtres. »

Marc Tobiass – Ce qui m’a le plus étonné en lisant au fil des années sur POI les articles de Marwan et de Khaled, ce n’est pas tant de constater que nous partageons des valeurs et des aspirations – cela, je le vis au quotidien à Jérusalem avec des amis ou des confrères arabes -, mais plutôt de réaliser que, des deux côtés de la frontière, nous pouvons être en mesure de dire et d’analyser la complexité de la situation proche-orientale à partir d’un même « lieu commun », avec les mêmes outils, sans mauvaise foi, et toujours avec le même souci de véracité. A priori, je pensais que nos narratifs respectifs du conflit israélo-arabe allaient créer une barrière, un fossé que ni la courtoisie ni la déontologie journalistique n’allaient pouvoir surmonter, mais je devais être encore victime de préjugés entretenus par le désenchantement récurrent ; à savoir qu’il est impossible – au-delà des salamalecs – de s’entendre sur le fond du problème. Or, à ma grande surprise, j’ai dû reconnaître que nous parlions le même langage et partagions souvent les mêmes craintes. Ainsi, la guerre au Liban n’a fait que nous rapprocher au lieu de nous éloigner. Mes craintes de voir le Hezbollah parvenir à mener la révolution chiite intégriste pour le compte de l’Iran au Proche-Orient ont trouvé un écho amplifié dans les articles de Marwan, alors que mes critiques du gouvernement Olmert sur la conduite de la guerre ont été atténuées par le contrepoint « optimiste » de Khaled. Preuve aussi que nous divergeons dans nos analyses, mais ici sur le registre de la complémentarité et non de l’opposition forcenée.

Sans nous connaître réellement – nous sommes des correspondants éloignés physiquement des réunions de rédaction -, nous avons certainement appris à nous faire confiance et à prendre sérieusement en compte des points de vue qui ne sont pas nécessairement les nôtres. Ainsi, pour ma part, l’effroi exprimé par Marwan suite aux bombardements de l’aviation israélienne sur Beyrouth a une tout autre consistance que ce qui a pu être dit, ici ou là, pour critiquer les opérations israéliennes. L’effroi de Marwan ne s’inscrit pas dans une rhétorique hostile à Israël, ses critiques – comme on dit – ne font pas « le jeu de l’ennemi », et il me semble d’une importance vitale qu’elles soient entendues et prises en compte par les décisionnaires qui ont pour tâche de régler le conflit.

Cela aura d’ailleurs été un des prodiges de POI : nous aider à mieux faire la part des choses !

« Je donne rendez-vous à toute l’équipe de POI à Beyrouth ou à Tel-Aviv… »

Khaled Asmar – Mon histoire avec Proche-Orient.info et mes relations, malheureusement virtuelles car limitées aux échanges internet avec nos confrères d’abord, amis ensuite, frères et sœurs à la fin, ressemble à l’histoire de la poule et de l’œuf. Qui, le premier, a enfanté l’autre ? Est-ce la poule qui a pondu le premier œuf ? Dans ce cas, d’où venait le premier poussin devenu poule ? C’est cette perplexité qui m’a habité depuis le 13 mai 2002, jour de lancement de POI. Ma sensibilité d’ordre tout à fait humain à l’égard de mes « cousins » en Israël a-t-elle facilité cette cohabitation devenue copinage ? Ou, au contraire, est-ce mon contact avec cette équipe merveilleuse qui m’a forgé, puis acclimaté ?

Aujourd’hui, je n’ai pas de réponses à toutes ces interrogations. Mais j’ai la certitude que je vivais au même rythme que Marc et Pascale. Mon cœur battait avec le leur à chaque salve de missiles qui s’abattait sur Israël, autant qu’ils ont vibré lors des raids sur Beyrouth.

Je n’ai pas d’explications non plus à mon optimisme souvent qualifié de démesuré. Mais, là aussi, j’ai la certitude que la culture de la vie dont j’ai été nourri depuis mon enfance, similaire à celle dont ont raffolé Marc et Pascale, ne peut que vaincre la culture de la mort véhiculée ici ou là. N’a-t-on pas souvent dit que « ce qui ne tue pas rend plus fort » ?

Je donne donc rendez-vous à toute l’équipe de POI, un jour prochain au Liban pour visiter ce pays qui renaîtra de ses cendres. Ou rendez-vous à Jérusalem ou à Tel-Aviv, où j’irai volontiers avec Marwan sur les traces de la civilisation et dans le berceau de l’humanité…

« L’aventure est finie. Nos échanges continueront… »

Marwan Haddad – Mon aventure avec Proche-Orient.info a commencé au hasard d’une rencontre parisienne. Le projet était encore dans l’œuf : il m’a aussitôt emballé. Le Liban ployait alors sous le joug syrien, et comme tous les journalistes, j’avais le choix entre me taire et être embastillé. Comment décrire la jubilation du premier article, des premières phrases écrites sans me préoccuper de la censure syrienne ? De mes témoignages qui se sont ensuite succédé, pour couvrir les manifestations, les révoltes, les visites officielles, les atermoiements, les coups de gueule, les vivats ?

Proche-Orient.info s’est-il contenté de couvrir les événements régionaux durant ces quatre dernières années ? De nombreux indices, de nombreuses conversations avec des décideurs politiques me feront aujourd’hui remballer ma modestie : par nos articles à tous, Proche-Orient.info a aussi été un acteur qui a aidé à décrypter, qui a encouragé, qui a soutenu. Qui a participé, à sa manière, à la libération du Liban occupé par la Syrie.

J’avais carte blanche – et la pleine confiance de mes deux « patronnes ». J’avais aussi votre soutien à tous, qui écriviez à Proche-Orient parfois pour me tancer, souvent pour m’encourager. J’ai connu des moments de lassitude, quand l’étau syrien se resserrait. De désarroi parfois, après des conversations téléphonique avec la rédaction, à Paris : nous n’étions pas toujours du même avis, nous discutions longuement. Puis j’écrivais, et dans mes articles, je donnais mon avis. Sans censure.

C’est à Paris aussi, en « terrain neutre », que des rencontres ont été organisées entre les différents correspondants de Proche-Orient.info, Arabes et Israéliens. La dernière est toute récente : elle date de la levée du blocus israélien sur le Liban. Pendant la guerre de cet été, nous dialoguions par articles interposés. Des lettres déguisées, entre les lignes desquelles je lisais le soutien de Pascale Zonzain, de Marc Tobiass. Pendant les bombardements de la banlieue sud qui faisaient trembler Beyrouth, j’ai failli commettre un article qui se serait intitulé « Lettre à Marc et Pascale ». Puis j’ai déguisé cette lettre en article. Pascale et Marc l’ont lu comme une lettre. En août, à Paris, nous sommes tombés dans les bras les uns des autres.

L’aventure est finie. Nos échanges continueront…

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