Islamisme

Etats-Unis : Abdul el-Sayed, patient zéro des midterms

Médecin, fils d'immigrés égyptiens et violent pourfendeur d'Israël, le candidat démocrate au Sénat dans le Michigan - et sans doute premier sénateur musulman de l’histoire des Etats-Unis - est devenu le test grandeur nature d'un parti en pleine mue.

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Abdul el-Sayed, candidat démocrate du Michigan au Sénat, en campagne lors de la 63e convention annuelle de l’Islamic Society of North America (Jim West/UCG/Universal Images Group via Getty Images).
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Les épidémiologistes donnent un nom au premier cas documenté d’une flambée : le patient zéro. Abdulrahman Mohamed el-Sayed connaît le concept mieux que quiconque puisqu’il l’a enseigné à Columbia. Et il pourrait bien en devenir l’incarnation, politique celle-là. Si le Michigan l’envoie au Sénat le 3 novembre, Washington ne se demandera pas seulement s’il a gagné, mais combien de ses semblables il aura contaminés.

Son parcours a tout du premier de la classe. Né dans le sud-est du Michigan de parents égyptiens, il est diplômé de l’université du Michigan, boursier Rhodes à Oxford, médecin formé à Columbia. À trente ans, il dirige la santé publique de Detroit. En 2018, sa première campagne pour le poste de gouverneur tourne court : 30 % des voix face à la démocrate Gretchen Whitmer. Et en 2026, à 41 ans, le revoilà. Mais cette fois, ça passe.

Le 4 août, il bat la représentante démocrate Haley Stevens avec un écart de 13 792 voix, moins d’un point. Une photo-finish arrachée avec des moyens de fortune : sa campagne a coûté 2,1 millions de dollars, contre 62,2 millions pour sa rivale. Plus de 30 millions de cette somme sont venus d’un groupe lié à l’AIPAC, le principal lobby pro-israélien, à qui el-Sayed avait conseillé de « brûler son argent ». « Nous avons affronté une machine », lance-t-il le soir de sa victoire. Chuck Schumer, principal dirigeant juif du Congrès, qui soutenait Stevens, se range aussitôt derrière le vainqueur pour sauver l’unité du parti. « Le sujet, ce n’est pas moi », élude-t-il.

La Palestine en étendard

Le sujet, c’est Israël. Sans retenue ni nuance, el-Sayed parle de « génocide » à Gaza et d’« apartheid » israélien. En avril sur CNN, il tranche, à la serpe : « Hamas, c’est le mal. Le gouvernement israélien : c’est le mal. » Netanyahou, un criminel de guerre ? « Absolument ». En juillet, dans sa bouche, Israël devient un « Etat voyou ». Et au lendemain de sa victoire, il réclame la levée du financement américain des armes israéliennes, y compris défensives comme le Dôme de fer anti-roquettes. Quant aux millions dépensés contre lui par des organisations pro-israéliennes, c’est de la « corruption légalisée ».

« Hamas, c’est le mal. Le gouvernement israélien : c’est le mal. »

Le 12 mars, un homme précipite un pick-up chargé de feux d’artifice contre la synagogue Temple Israel de West Bloomfield, où se trouvent 140 enfants, avant d’ouvrir le feu. Le FBI parle d’un attentat « inspiré par le Hezbollah ». el-Sayed a grandi à quinze minutes de là. Il condamne d’abord, sans ambiguïté : l’antisémitisme n’a pas sa place, « jamais, point final ». Mais, dans le même souffle, il évoque à sa manière les proches de l’assaillant qui ont été tués au Liban dans une frappe israélienne : « Les gens blessés en blessent d’autres. » Le rabbin de la communauté visée, Jen Lader, signera une tribune au titre cinglant : « Les deux visages d’Abdul el-Sayed ». Fin août, ce dernier regrettera publiquement ses propos.

Des mosquées aux socialistes

Ses soutiens dessinent une coalition singulière. Le Middle East Forum, think tank américain résolument pro-israélien, a publié un rapport sur le rôle des mosquées dans leur soutien à el-Sayed. Selon ce rapport, plusieurs imams de mosquées exonérées d’impôts ont fait campagne pour lui, au mépris des règlementations fiscales. A Dearborn Heights, l’imam Mohammad Ali Elahi l’accueille en affirmant que « voter est aussi obligatoire que prier ». Un autre imam juge « obligatoire » d’élire « frère Abdul », car « au moins, nous savons qu’il est musulman ». La veille du scrutin, un autre imam du Michigan, Husham Al-Husainy, promet que les « misérables sionistes » qui dépensent des millions seront « humiliés ». A ses côtés, el-Sayed ne réagit pas mais parle… de santé : « Trop souvent, nous n’avons pas de couverture maladie ni de bonnes écoles parce que l’argent est mal dépensé. »

Autre pilier : Linda Sarsour, figure du militantisme pro-palestinien, mobilisée pour lui depuis 2018. « Les jours de l’AIPAC sont comptés », prévient-elle en juin. Elle voit dans la candidature d’el-Sayed la preuve que Zohran Mamdani, le maire démocrate de New York, « n’est pas un succès isolé mais fait partie d’un plus large mouvement d’une force en devenir ».

Des représentants de la gauche radicale en soutien

Il y a aussi les Democratic Socialists of America (DSA), devant lesquels el-Sayed a pris la parole six fois entre 2017 et 2020, bien qu’il réfute « être socialiste » et qu’il bénéficie du soutien de nombreux représentants de cette gauche radicale, comme l’ex-candidat socialiste à la Maison Blanche Bernie Sanders, la démocrate de New York Alexandria Ocasion-Cortez, la démocrate du Minnesota Ilhan Omar et d’autres.

Une proximité qui interpelle lorsqu’on sait que deux semaines avant la primaire, les DSA, par la voix de leur coprésidente Megan Romer, se sont prêtés à une série de questions « vrai ou faux » sur Fox News Sunday portant sur leur programme 2026. A la question de savoir si les DSA veulent abolir le Sénat, elle a répondu « vrai ». « Vrai » aussi au remplacement de la présidence et de la Cour suprême telles que nous les connaissons. « Oui » à l’abolition de la police de l’immigration ICE. « Absolument » à la suppression des frontières, « oui » à une amnistie générale comme projet à long terme, « absolument » à une réduction drastique du budget du Pentagone et « oui » à une fermeture progressive des prisons. Ce questionnaire, tel que publié dans la presse américaine, préconise en outre un pouvoir exécutif et un système judiciaire « choisis par le Congrès et subordonnés à celui-ci ».

Double langage

D’où l’accusation de double langage qui poursuit el-Sayed : un discours dans les mosquées de Dearborn, un autre pour les plateaux-télé. Chez ses adversaires les plus virulents, le mot « taqiya » circule. Il désigne cette dissimulation à des fins religieuses prêtée aux islamistes. Mike Rogers, lui, préfère le traiter d’« escroc ».

Ironie de l’histoire : au Caire, le quotidien Al-Masri Al-Youm l’accuse d’être un Frère musulman caché. Sur Israël, pourtant, el-Sayed ne dissimule rien et ne se prive pas d’en rajouter. « Toute définition d’un État juif aboutit à des valeurs illibérales », assène-t-il sur CNN. Le Représentant démocrate du New Jersey, Joshua Gottheimer, y voit la preuve que son parti est « submergé par l’antisémitisme ».

Le social, pierre angulaire

Ce serait pourtant mal lire el-Sayed que de le réduire à la Palestine et au conflit avec Israël. Son socle dans le Michigan est avant tout social. Assurance maladie universelle, logement, pouvoir d’achat en berne : dans cet État d’ouvriers de l’automobile, il martèle que la politique est confisquée par les grandes entreprises, les milliardaires et les lobbies, se disant partisan d’un capitalisme « régulé ». Israël n’y figure pas comme un sujet séparé, mais plutôt comme la pièce maîtresse de sa démonstration : l’aide militaire à l’Etat juif représente en fait les milliards qu’il faudrait investir dans les communautés locales plutôt que dans des guerres lointaines. Habilement, faisant d’une pierre deux coups, chaque critique à l’encontre d’Israël devient un réquisitoire contre les inégalités sociales.

Et ça fonctionne. L’université privée Suffolk de Boston lui donne sept points d’avance, l’université d’État du Michigan cinq. Les marchés de prédiction lui accordent plus de 60 % de chances de victoire. Fox News le place en revanche quatre points derrière Mike Rogers. Le Cook Political Report classe le siège en « toss-up », le seul siège démocrate au sort incertain. Le politologue Matt Grossmann résume : el-Sayed « s’appuie sur une coalition plus jeune ». Les jeunes diplômés le portent, les plus de cinquante ans lui résistent. En France, on connaît la chanson.

Les républicains détiennent 53 sièges au Sénat et n’ont plus fait élire de sénateur dans le Michigan depuis 1994. Le 3 novembre, en cas de victoire, el-Sayed deviendra le premier sénateur musulman de l’histoire américaine. Reste à savoir si l’Amérique y verra un remède à ses maux ou une incontrôlable contagion.

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