LGBTQI+ turcs : la répression s’abat, les islamistes crient victoire
Perquisitions, détentions, censure, discours de haine : après des années d’interdiction de rassemblements, le pouvoir turc recourt désormais à l’arsenal pénal contre les LGBT+. Une vaste opération policière s’est traduite par des arrestations.

« Ailem Güvende », « Ma famille est en sécurité ». C’est le nom de l’opération lancée début octobre par les autorités turques dans quinze provinces pour « protéger la famille et les enfants ».
De quoi s’agit-il ? Les perquisitions ont exclusivement visé la communauté LGBTQI+ – neuf associations, 13 établissements et 162 suspects d’appartenance ou de soutien à cette communauté. « J’étais dans un bar avec mon compagnon. J’ai vu les policiers bousculer et interpeller des garçons gays. Ce n’est pas nouveau, mais on sent un changement dans l’atmosphère générale », nous confie ce militant qui vit aujourd’hui en France mais qui était de passage à Istanbul au premier jour de l’opération.
Des avocats rapportent des heures de menottage dans le dos, peu d’eau et de nourriture, un accès entravé aux médicaments, des prisons avec des dortoirs de huit, certains sans matelas. Özgül Saki, députée du parti DEM, qui a visité les détenus d’Ankara, affirme qu’ils ont subi discrimination, torture et mauvais traitements dès leur garde à vue. Des organisations de terrain font état de fouilles au corps intrusives, d’insultes, d’humiliations répétées.
L’association intersexe İnter Dayanışma parle d’une « chasse aux sorcières » dans les rues de Turquie.
Personne n’a été épargné : à Ankara, la journaliste Tuğba Tekerek et des responsables de Kaos GL (Kaos Gay and Lesbian Cultural Research and Solidarity Association) sont incarcérés.
Des homos pourchassés pour obscénité
Pourtant, l’homosexualité ne constitue pas un délit en Turquie. Des projets de lois successifs ont été retirés. Ils prévoyaient des peines d’un à quatre ans de prison pour, entre autres, les comportements contraires au « sexe biologique inné » et à la « morale publique » ou leur encouragement public, ou encore les fiançailles ou mariages entre personnes de même sexe.
Les LGBTQI+ n’en sont pas moins, aujourd’hui, totalement marginalisés, privés de leurs canaux d’expression numériques et de leurs structures associatives, subissant de plein fouet une alliance idéologique entre l’appareil judiciaire d’État et les milieux islamistes radicaux. La marche des fiertés d’Istanbul, née en 2003, est pour sa part interdite depuis 2015.
Pour les traquer, les procureurs s’appuient sur les textes existants et invoquent l’organisation criminelle, l’obscénité, la prostitution, la loi sur les associations, la drogue… Le parquet d’Istanbul, lui, parle plus directement de « morale publique ».
Selon l’Association pour la liberté d’expression (IFÖD), plus de 1 270 comptes X ont été bloqués en septembre, tous dossiers confondus, dont 90 % rendus invisibles par X lui-même. Fin septembre, T24 a été bloqué au motif de 118 contenus de « propagande LGBT » ; le compte d’EngelliWeb, qui documente la censure, l’a été le 1er octobre.
Une victoire pour les islamistes
Le quotidien d’obédience islamiste Yeni Akit a salué l’opération en termes déshumanisants (« sapkın », « déviants ») et dénoncé un complot « mondialiste ». Le président du parti islamiste Yeniden Refah, Fatih Erbakan, avait donné le ton en réclamant la fermeture des associations. Hüda Par, le Hezbollah turc, a pour sa part réclamé trois à cinq ans de prison pour les homosexuels, sous prétexte de « propagande ».
Quant aux critiques formulées par les chancelleries occidentales ou les ONG internationales face à cette répression, elles ont été balayées par les milieux nationalistes-islamistes dont les militants invitent ironiquement l’Europe (en particulier l’Allemagne) à « récupérer les homosexuels turcs s’ils les aiment tant ».
Etrangement, le Saadet Partisi, le parti du mouvement Frères Musulmans turc, Millî Görüş, et son journal Milli Gazete sont restés silencieux… ce qui leur a valu les reproches des chroniqueurs progouvernementaux dans les médias.
De rares voix dénoncent
L’opposition principale au gouvernement, le Yeni Parti, émanation de CHP, est restée plutôt discrète. En revanche, l’Ordre des médecins (TTB) a, lui, exigé la fin de cette « vague d’attaques ». Et certaines personnalités, comme la juriste constitutionnaliste Şule Boyunsuz ont dénoncé une atteinte directe au droit d’association et à l’orientation sexuelle.