ONU : les droits humains sont financés par les dictatures
Le scandale des rapporteurs très spéciaux de l’ONU n’a pas fait couler beaucoup d’encre. Qui gêne-t-il ? Pourquoi les médias eux-mêmes se taisent -ils ? Ils sont 59 titulaires de ce mandat qui devrait les contraindre à la plus grande objectivité. Treize d’entre eux ont reçu des centaines de milliers de dollars comme prix de leur silence sur les atrocités qu’ils sont supposés dénoncer. Une enquête de UN Watch.

Ils sont des veilleurs, nommés pour des mandats de six ans renouvelables. Des yeux et des oreilles mandatés par le Conseil des droits de l’Homme de l’ONU pour visiter des pays, recueillir des témoignages d’atteintes aux droits humains et en rendre compte dans leurs rapports. Des rapports qui n’ont certes pas force légale, mais qui structurent le débat public. Grâce au label « ONU », leur autorité morale est incontestée. Ils sont cités et commentés par les médias et les responsables politiques du monde entier. Les procureurs de la Cour internationale de justice (CIJ) ou la Cour pénale internationale (CPI) s’appuient sur eux.
Mais il y a un mais : l’opacité totale qui entoure le fonctionnement du système de ces rapporteurs spéciaux, supposés indépendants. Officiellement, leur mission n’est pas rémunérée, certains frais de fonctionnement ou de secrétariat sont pris en charge par le budget général de l’ONU. En revanche, ils bénéficient de subventions qui leur sont versées directement, sans passer par le budget général, ni par aucun contrôle. Et sans obligation de transparence. C’est là que le bât blesse singulièrement.
Des centaines de milliers de dollars en roue libre
L’ONG UN Watch, basée à Genève et dont l’objet consiste à « assurer que l’ONU respecte sa propre charte », a levé le voile, dans un récent rapport, sur des pratiques de financement occultes et des conflits d’intérêt patents concernant 13 de ces 59 rapporteurs spéciaux de l’ONU.
Certains ont reçu des centaines de milliers de dollars de « subventions ». Leurs commanditaires sont des pays comme la Chine, le Qatar, l’Arabie saoudite ou la Russie, peu réputés pour leur maîtrise des droits humains. Ou des fondations comme la Ford Foundation, qui entend lutter pour la « justice sociale et l’égalité de race et de genre » mais s’est trouvée sur la sellette pour les « causes » qu’elle soutient ou a soutenues dans le passé. Parmi elles, plusieurs ONG luttant pour le boycott d’Israël et même, jusqu’au 7 octobre 2023, l’Alliance pour la justice globale, une émanation du FPLP (reconnue comme terroriste par les Etats-Unis et l’UE). Elle a aussi fait l’objet d’une enquête du Sénat américain pour avoir contribué à hauteur de 10 millions de dollars à l’initiative chinoise de la « Route de la soie ».
FOCUS
Francesca Albanese : des millions de dollars de financements, dont certains anonymes
Un Watch consacre un relevé particulier à Francesca Albanese, rapporteur spéciale pour la Palestine mise en cause pour ses prises de positions flirtant avec l’antisémitisme. Dans son cas, l’ONG a identifié 2,5 millions de dollars de financement provenant le plus souvent d’universités (Columbia à New York et Galway en Irlande, principalement), mais aussi d’organisations palestiniennes radicales, officiellement pour financer des « recherches », des assistants ou des voyages.
Cela la place en troisième position des rapporteurs les mieux financés. Un quart de cette somme, soit 600 000 dollars, provient de donateurs non identifiés, ce qui renforce l’impression d’opacité sur ce système de financement, et justifie de s’interroger sur la possibilité de qualifier ces rapporteurs « d’indépendants ». Ils ne sont indépendants que de l’ONU, qui n’a aucun contrôle sur ces fonds.
De cette manne naissent un paquet de biais idéologiques. UN Watch note, entre autres, un biais anti-occidental systémique, une obsession anti-Israël, et des condamnations très sélectives concernant quasi exclusivement des pays démocratiques avec des rhétoriques extrêmes. Ainsi, depuis le 7 octobre 2023, pas moins de 148 déclarations ont ciblé Israël, soit six fois plus que le Soudan (24) où pourtant, au même moment, se déroulait une sanglante guerre civile ayant fait des millions de morts, de disparus et de déplacés. L’indignation, elle aussi, est racisée.
Le rapport, avec la rigueur qu’on lui connaît, a passé au cribles les cas de treize rapporteurs.
Alena Douhan, l’amie de la Chine
Elle est rapporteuse spéciale sur les « mesures coercitives unilatérales ». Comprendre : les sanctions unilatérales prises à l’encontre de certains régimes autoritaires. Et elle a bénéficié de versements de près de 1 million de dollars (en cinq ans) de la Chine, de 275 000 dollars (en deux ans) de la Russie, et de 50 000 dollars (en un an) du Qatar.
Voilà qui peut expliquer qu’après plusieurs visites en Chine, Alena Douhan n’ait rien trouvé à redire aux pratiques d’exclusion et de coercition contre la minorité ouïghoure. Ou qu’elle ait dénoncé en termes très fermes les sanctions économiques prises par plusieurs pays occidentaux contre la Russie après son invasion de l’Ukraine. Ou encore sa remarquable mansuétude envers Cuba, la Syrie de Bachar Al Assad, le Venezuela de Nicolas Maduro, ou la République islamique d’Iran. Revenant d’une visite en Iran, elle a souligné que ce pays fait face à un défi économique et humanitaire grave en raison des sanctions internationales, sans dire un mot de la répression interne des mollahs et des Gardiens de la Révolution.
Après avoir reçu 70 000 dollars de l’Arabie saoudite, elle s’est ensuite abstenue d’écrire une ligne sur les discriminations pratiquées contre les femmes dans le royaume, facilitant ainsi la campagne de relations publiques de Riyad sur le sujet. Ce qui a permis par la suite à l’ONU de présenter ce pays comme un champion des droits des femmes.
Reem Alsalem et les viols à géométrie variable
Il y a beaucoup plus grave quand on est rapporteuse spéciale sur les violences faites aux femmes : le refus de reconnaître les viols commis sur des femmes israéliennes le 7 octobre 2023. Reem Alsalem s’est défendue en affirmant qu’elle n’avait pas pu se rendre en Israël pour recueillir des témoignages directs de victimes. Mais ensuite, quand il lui a été objecté que le Hamas avait filmé les atrocités commises par ses hommes, elle a répondu qu’elle ne pouvait pas en tenir compte, car elle était une experte en droits de l’Homme, « pas en vidéo ».
En revanche, elle s’est montrée beaucoup moins procédurière lorsqu’il s’est agi de reprendre des informations provenant d’ONG ou de médias palestiniens ou arabes, accusant Israël de violences sexuelles.
Reem Alsalem est aussi épinglée pour sa rigueur à géométrie variable, laquelle se relâche particulièrement lorsqu’il s’agit, par exemple, d’accuser Israël de « pratiques génocidaires ». Ainsi, elle a cru bon de s’abriter derrière la Cour internationale de justice qui, selon elle, a estimé cela « plausible ». Bien après que la présidente de la Cour, Joan Donoghue, a publiquement clarifié sa position sur ce point, indiquant qu’il ne s’agissait pas de sa conclusion.
Gina Romero : à Cuba, tout va…
La rapporteuse spéciale sur la liberté de réunion (« peaceful assembly ») a bénéficié, en 2024, de 200 000 dollars de la Ford Foundation. Dans ses rapports sur la liberté, Gina Romero a critiqué une seule fois Cuba, et 15 fois les Etats-Unis. Jamais la Russie, l’Iran, le Qatar ou la Chine.
En revanche, elle a constamment défendu les manifestations pro-palestiniennes sur les campus américains. Sans jamais rien trouver à redire aux actes de harcèlement antisémites commis dans ces mêmes campus contre des étudiant juifs.
Ben Saul et le droit des terroristes
La Chine est le principal sponsor du rapporteur sur les effets de la lutte anti-terroriste sur les droits de l’Homme, avec 150 000 dollars versés en 2024. Ancien professeur de droit à l’Université de Sydney et conseiller d’Amnesty International et de Médecins sans frontières (MSF), Ben Saul s’est désigné un ennemi : les démocraties, auxquelles il reproche d’instrumentaliser le droit international en poursuivant des buts « néo-coloniaux ».
Dans ses rapports, les contre-mesures prises par ces pays contre des organisations ou des individus pratiquant le terrorisme sont systématiquement stigmatisées comme atteintes aux droits de l’Homme. Sortant de son champ d’étude, il a constamment défendu sa « consœur » Francesca Albanese, rapporteuse sur la Palestine, et soutenu publiquement la perspective d’un seul État de la « rivière à la mer » à la place de l’État d’Israël.
Son cas est particulièrement intéressant : il révèle que les États démocratiques financent des rapports fallacieux qui se retournent contre la nature de leurs sociétés, et qu’au-delà même des sources de financements, beaucoup de rapporteurs spéciaux adoptent aujourd’hui une grille de lecture à sens unique, exonérant des régimes autoritaires, et critiquant les régimes démocratiques confrontés à des problématiques de défense des populations qu’ils ont pour mission de protéger.
Comment en est-on arrivé là ?
Ceci s’explique en premier lieu par le processus de recrutement des rapporteurs, nommés par le Conseil des droits de l’Homme, au sein duquel les démocraties sont minoritaires, après une présélection d’un comité qui doit représenter à parts égales toutes les régions du monde. Faire profession d’anti-occidentalisme est donc le plus sûr moyen d’obtenir une mission et d’y être reconduit.
Le rapport accablant de UN Watch s’accompagne d’une série de préconisations, allant au-delà même du mode de recrutement des recruteurs. Il propose ainsi une interdiction des financements fléchés extérieurs, une transparence financière obligatoire, la création d’une coalition de démocraties pour évaluer les rapporteurs, la révision des mandats proliférants, et une interdiction des prises de position sur les réseaux sociaux.
Mais cela, personne ne veut l’entendre…