« Palestinisme » : du combat sioniste à l’idéologie antisémite
Les premiers « palestinistes » étaient des nationalistes juifs, et « Free Palestine » était leur cri de ralliement. Depuis, le « palestinisme » a connu plusieurs vies. Retour sur une histoire méconnue aux répercussions tentaculaires… surtout en Occident.

Les mots vivent leur vie propre, ils muent, ils mutent même. Ainsi en va-t-il de « palestinisme », néologisme de plus en plus employé depuis quelques années et spécialement, cela n’est pas indifférent, depuis le 7 octobre 2023. Néologisme ? Enfin, presque. Car ce mot a eu plusieurs vies.
Première vie : les combats du Palestine Post
Sous l’empire ottoman, puis sous le mandat britannique, le « palestinisme » était le courant luttant contre les colonisateurs, Turcs d’abord, Britanniques ensuite. Ce mot désignait plus largement le nationalisme juif en Palestine.
Contrairement à une idée reçue, les Juifs de Palestine avaient établi les fondations de leur futur État (qui s’appellerait Israël) bien avant la décision de partage en 1947. Ainsi le grand journal (juif) de langue anglaise s’appelait Palestine Post, devenu le Jerusalem Post. Et les premiers slogans et affiches « Free Palestine » étaient imprimés par… les sionistes, qui étaient les palestinistes de l’époque. Y compris la petite minorité qui plaidait pour un État binational, judéo-arabe.
Deuxième vie : l’effet miroir
Le terme, tombé dans l’oubli après la création d’Israël, refait surface dans les années 1980 avec l’intellectuel américano-palestinien Edward Saïd. Dans son ouvrage majeur, L’Orientalisme, il emploie le terme en exact miroir du sionisme et du « droit au retour » accordé à tout Juif. Il y plaide pour une réparation de la Nakba, avec un retour de centaines de milliers d’Arabes des terres dont ils ont été chassés (ou qu’ils ont fuies) lors de la guerre d’indépendance israélienne de 1948.
Avec Saïd, le « palestinisme » devient en soi un empêchement au droit des Juifs à exercer leur souveraineté dans leur État. Il y soutient la création d’un État unique dont les habitants juifs ne seraient plus assurés de conserver leur souveraineté.
Pour Saïd, la forme de l’État est d’ailleurs secondaire et vient après la nécessaire « réparation ». Tant que les Palestiniens ne seront pas « retournés » dans leurs foyers, ils demeureront des réfugiés (et se transmettront ce statut de génération en génération), y compris en Cisjordanie et à Gaza. Une conception qu’a d’ailleurs complètement adoptée l’ONU avec son agence l’UNRWA qui, à la différence des autres agences en charge des réfugiés de guerre, n’a pas pour mission de trouver une solution d’intégration durable pour ces personnes, mais de leur assurer des moyens de subsistance minimaux en termes matériel et d’éducation jusqu’à ce que soit réalisé leur rêve de « retour ».
Troisième vie : la naissance d’une idéologie radicale antisémite
Depuis le 7 octobre 2023, certains auteurs comme l’ancienne députée israélienne de gauche Einat Wilf, mais aussi, en France, Pierre-André Taguief, remettent le mot « palestinisme » au goût du jour pour désigner une idéologie radicale dont l’objectif final est la disparition d’Israël.
Ils ne reculent devant aucun procédé, accusant cet État de tout ce que l’humanité commune peut exécrer : crimes de guerre, génocide, écocide, apartheid, nazisme etc. Et cela, afin que le plus grand nombre se convainque que le monde se porterait beaucoup mieux, serait beaucoup plus « propre » sans Israël.
La stratégie des « palestinistes » consiste à saturer le débat public avec des slogans tels que : « Free Palestine from the river to the sea », « par tous les moyens possibles », ou « Globalize the intifada ». Ce qui fait dire à Wilf, mais aussi à d’autres auteurs, dont Taguief, que le « palestinisme » n’est aujourd’hui rien d’autre que le visage le plus courant du « nouvel antisémitisme ». Son objet n’est plus de construire (une patrie pour les palestiniens réfugiés), mais de détruire (Israël). La sociologue franco-israélienne (de gauche) Eva Illouz reproche aux progressistes occidentaux d’avoir servi ses propres besoins et non la cause des Palestiniens. Et d’avoir érigé, avec le palestinisme, « une nouvelle théologie de la victime ». Selon cette croyance, les Palestiniens « ne sont plus des sujets politiques comme tous les autres peuples, avec des intérêts, des stratégies et des idéologies parfois divergentes, pour n’être plus que des victimes. Et ce faisant, elle donne sa légitimité à un discours éliminationiste ».
C’est dans ce sens que le « palestinisme » n’a plus qu’un lointain rapport avec le nationalisme palestinien. On pourrait dire qu’il est à ce nationalisme ce que l’écologisme est à l’écologie : une idéologie radicale qui ne protège pas l’environnement par des actions concrètes de sauvegarde, mais ambitionne de mettre à terre la croissance économique.
Le « palestinisme » peut-il libérer la Palestine ?
Les « palestinistes » se présentent volontiers comme des « décolonisateurs ». Ils militent pour le boycott de « l’État colonial israélien » et de tous ses citoyens, indépendamment de leurs opinions politiques. Leur mouvement implique le départ des « occupants ». Pour aller où ? Tel n’est pas leur souci. Cet été encore, lors des fêtes de Pampelune, en Espagne, une banderole géante appelait à « détruire Israël ». Il s’agit donc bien de détruire (ou déconstruire), non de construire.
L’autre particularité du « palestinisme » est qu’il prospère surtout en Occident, dans nos démocraties libérales, un système qu’au fond il exècre. Pas étonnant qu’il se réclame de la philosophie de la déconstruction, connue aux Etats-Unis sous le nom de « French Theory », car héritée de philosophes français comme Gilles Deleuze ou Michel Foucault. Pour les « palestinistes », le Palestinien est le symbole du dominé, et l’Israélien (juif), celui du dominant. Le premier pouvant tout s’autoriser pour venir à bout de son oppresseur.
Le « palestiniste » recrute en projetant une image de soi vertueuse et humaniste, et en partageant davantage ses émotions que ses raisonnements. Ce qui le rend particulièrement difficile à combattre. Il est très influent dans les milieux universitaires et culturels.
Dans l’une de ses pétitions se trouve un collectif nommé « la Palestine sauvera le cinéma ». Cet intitulé (ce lapsus ?) est un précipité chimiquement pur de ce qu’est le « palestinisme ». En effet, on peut tout à fait défendre l’inverse : que le cinéma puisse sauver la Palestine. Avec des œuvres dont la puissance ferait avancer la cause des Palestiniens dans la conscience collective. Las ! Ici, il s’agit plutôt de cinéastes frustrés, en mal d’inspiration, de notoriété, bref de talent, qui cherchent leur propre salut dans leur activisme pour une Palestine sublimée.