Extrêmes-gauches

Emeutes du 17 octobre : une répétition générale ?

Bien plus que des saccages, bien au-delà de dérapages, la journée du 17 octobre en France, qualifiée de « début de la fin du monde » par ses porte-paroles, pourrait être celle d’un grave basculement.

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Lors des émeutes de samedi dernier (Jean-Yves Camus, pour POI).
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Ainsi, selon Emmanuel Macron, le 17 octobre, des « factieux » et des « délinquants » ont « cherché à faire tomber la République ». Il avait déjà utilisé le premier terme en 2023 pour désigner les éléments violents qui s’étaient introduits dans les manifestations contre la réforme des retraites et le second dès 2017 au sujet de la politique des quartiers. Certes forts, ces mots devraient en appeler un autre, celui de subversion.

Or, il ne figure pas dans l’allocution présidentielle. Le chef de l’Etat a affirmé que « rien n’explique » le niveau de saccage atteint. Erreur de raisonnement : rien ne le justifie moralement et légalement, mais toute action s’explique quand on analyse les faits.

C’est là que la notion d’action subversive prend tout son sens. Action subversive intérieure certes, mais il faudra creuser cette piste peut-être aidée par des tentatives étrangères de déstabilisation, dont la Russie et l’Iran pourraient être les principaux acteurs. A cet égard, on remarquera que la Belgique et l’Italie sont en proie, au même moment, à des manifestations violentes et que cette concomitance pose question.

L’objectif des « black-blocs » : détruire les symboles

Depuis plusieurs années, en France, des manifestations portant des revendications qui sont, sinon légitimes, du moins dignes de considération et de discussion (loi Travail, réforme des retraites, référendum d’initiative citoyenne réclamé par les Gilets jaunes, secteur de l’éducation) donnent lieu à des affrontements entre des individus dont l’objectif est la révolution par l’abolition des institutions, du capitalisme, de la propriété privée, et les forces de l’ordre.

On appelle à tort ces éléments « black-blocs » comme s’il s’agissait d’une idéologie. Or, il ne s’agit que d’un mode opératoire utilisé par des anarchistes et des autonomes qui n’obéissent à aucune hiérarchie mais se rassemblent dans les cortèges pour détruire les symboles de l’Etat, du capital et des différentes formes d’aliénation, pour reprendre leur vocabulaire : les banques, les sièges des multinationales, spécialement celles qui sont considérées comme nuisant à l’écologie, ou encore les symboles d’un fascisme fantasmé, ce qui a conduit à l’attaque des locaux d’Europe 1, de C News et de journalistes d’autres chaînes d’information.

L’ennemi : le « vieux monde »… dont LFI

Souvent présentée comme opaque et difficile à décrypter, cette mouvance a pourtant ses porte-voix, qui permettent d’en cerner les objectifs. Ainsi le site Contre-Attaque, qui a pris la suite de Nantes révoltée – dont la dissolution annoncée en 2022 est restée lettre morte -, présente le 17 octobre comme une « journée insurrectionnelle » qui doit préparer la révolution dont les cibles sont les « milliardaires, les grands médias, la bourgeoisie raciste », qui ne pourront être vaincus que par la jonction de la « jeunesse des quartiers » rejointe par celle des centres-villes auxquelles doivent s’unir « d’autres fragments des marges et les dissident·es des centres ».

On est ici très loin de la révolution dont la classe ouvrière serait le fer de lance, ce qui n’a pas échappé au service d’ordre de la CGT, assez fâché de voir, le 15 octobre, flotter une banderole hostile aux partis et aux syndicats, symboles du « vieux monde ».

Les organisations politiques comme LFI ou même les trotskystes de Révolution permanente, très présents dans les cortèges tout comme le NPA, sont pour le mouvement autonome des ennemis dans la mesure où ils détourneraient la colère et la détermination des masses à réaliser, ici et maintenant, le renversement ou la vacance du pouvoir.

Un horizon politique et social

C’est cela, l’esprit de subversion, qu’on aurait tort de ne pas prendre au sérieux. « J-7 avant le début de la fin de leur monde », écrivait le 11 octobre le Comité Antifa Lyon, qui a pris la suite du Groupe antifasciste Lyon et environs dissout en mars 2022. C’est en raison de la radicalité de ces slogans qu’on ne peut suivre ceux qui s’élèvent contre les violences des hommes en noir au simple motif qu’elles feraient le jeu du RN et accéléreraient la formation d’un « parti de l’ordre » prêt à se ranger derrière Marine Le Pen. Tous ceux qui restent attachés à la démocratie libérale doivent condamner la subversion révolutionnaire pour l’horizon politique et social qu’elle promet, et non pas seulement pour ses effets secondaires.

L’ambiguïté de LFI ouvre les vannes

C’est là qu’il faut aborder l’ambiguïté de LFI qui, tout en fustigeant, comme Jean-Luc Mélenchon, les pillages et les saccages, laisse le maire de Saint-Denis déclarer que « la violence peut être légitime mais doit être évitée ».

En faisant porter aux seules forces de l’ordre la responsabilité d’une violence jugée disproportionnée qui aurait entraîné en retour une sorte de violence défensive des lycéens et autres manifestants, LFI feint d’ignorer que ce sont les avant-gardes militantes qui donnent le ton d’un mouvement, le sens de son avenir et, souvent, qui forment les futurs cadres des partis. La preuve par Raphaël Arnault et sa Jeune Garde.

Or, les avant-gardes militantes de la gauche radicale sont celles que LFI a laissé ethniciser la question sociale en ouvrant grandes les vannes d’un « antisionisme » qui était visible samedi : présence de manifestants portant des maillots marqués « Fuck Israël » ; tags « Boycott Israël » omniprésents ; pancartes d’Urgence Palestine avec le slogan « Génération Gaza, résistance antisioniste anticolonialiste » ; invitation de Salah Hamouri, proche du FPLP, à l’université d’été de LFI dans un débat avec Rima Hassan sur le thème « comment agir contre les lobbys pro- sionistes ? », donc contre les français juifs.

La posture du fedayin

En tête des cortèges se trouve toujours une large proportion de manifestants qui ont marqué leurs corps, extérieurement, des symboles (keffieh, drapeau palestinien, autocollants divers) de la « résistance » comme si, en lançant des pavés sur les CRS (donc l’Etat), ils s’installaient dans la posture du fedayin.

Glorifier la « nouvelle France » en espérant sa disparition prochaine se fait, pour cette raison, sur des bases particulièrement mortifères : celle de l’opposition irréconciliable entre des dominants qui protégeraient Israël, obéiraient aux ordres du CRIF, traiteraient mieux les juifs que les musulmans et des « racisés », devenus le nouveau prolétariat qui va se soulever contre ses oppresseurs. Dont les juifs, « sioniste » n’étant qu’un nom de code pour les désigner sans risque judiciaire.

Un mot enfin sur les casseurs, qu’on dit « d’opportunité ». Ceux qui ont incendié un véhicule avant de taguer sur sa carcasse le mot « Bismillah » (« Au nom de Dieu ») ont-ils cédé à une pulsion soudaine ou entendaient-ils délivrer un message ? Ceux qui sont passés de la dénonciation de l’enseigne Carrefour comme vendant des produits israéliens aux inscriptions « ACAB, Carrefour assassins » ont-ils agi par simple « opportunité » ou par glissement idéologique ?

La « conscientisation politique », un enjeu majeur

Un des enjeux des enquêtes à venir sera de déterminer si les délinquants, encore actifs au soir du 18 octobre pour piller et aller aux contacts de la police, sont irrigués par l’idéologie. Une certitude : leur extrême mobilité en contexte urbain, leur méthode de cache-cache avec la police, par petits groupes éclatés, semblent avoir été acquises dans les émeutes des banlieues déclenchées par la mort de Nahel à Nanterre en 2023. La « conscientisation politique » de cette masse est pour l’ultra-gauche autonome un enjeu majeur.

Mais les émeutes du 17 octobre étaient-elles pour autant la répétition générale d’une guerre civile ? Ne cédons pas à la panique : il n’est pas nécessaire d’engager l’armée pour rétablir l’ordre, aucun manifestant n’a utilisé d’armes à feu et l’immense majorité du pays reste en dehors des cortèges. La réelle période d’incertitude, dans un pays effectivement fracturé, est celle de l’après-présidentielle, si Marine Le Pen l’emporte et doit faire face à une gauche radicale qui ne reconnaît pas le résultat du scrutin. Il reste six mois aux candidats du centre-droit, de la droite et de la social-démocratie pour empêcher cela. Et c’est possible.

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