Documents historiques· Israël-Palestine
1922
Le Livre Blanc de Churchill
Fiche des archives de Proche-Orient Info
Dès la fin de la première Guerre mondiale, le mouvement arabe s'agite contre la politique britannique en Palestine et la Déclaration Balfour. Renvoyant dos à dos Britanniques et Français, il déclare que la Palestine fait partie du sud de la Syrie et doit être englobée dans un grand État arabe dont Damas serait la capitale.
Prenant en considération cette position, plusieurs dirigeants sionistes rencontrent à Londres une délégation arabe présidée par l'Emir Fayçal d'Arabie Saoudite. Objectif : parvenir à une meilleure compréhension, et éventuellement, à une entente. Et c'est un succès.
Le 3 janvier 1919, Haïm Weizmann, dirigeant du mouvement sioniste britannique et l'Emir Faysal signent un accord sur une collaboration étroite entre l'état arabe envisagé et le mouvement sioniste qui veut faciliter l'immigration juive en Palestine. Cet accord est rejeté par les nationalistes arabes. C'est le premier des refus arabes à une proposition juive au vingtième siècle.
Dès lors, l'agitation jusque là pacifique de la population arabe de Palestine prend une forme plus violente et, en 1920, plusieurs attaques sont menées contre des villages juifs. Des massacres ont lieu. La Grande Bretagne cherche aussitôt à calmer le jeu. Pour apaiser la population, le Haut Commissaire britannique- à peine arrivé après la Conférence de San Remo - interrompt l'immigration juive, ce qui constitue un manquement à la décision de la SDN (voir la déclaration Balfour). Cette immigration reprendra plus tard, mais de façon notablement réduite.
Au début de 1921, et probablement avec l'accord tacite du gouvernement britannique, Abdallah, frère de Fayçal, pénètre à la tête de groupes armés en Transjordanie intégrée à la Palestine sous mandat britannique (voir Document Sykes Picot). Le 27 mars 1921, Winston Churchill, ministre des Colonies de Sa Majesté, reconnaît Abdallah comme Emir de Transjordanie et détache ainsi cette région de la Palestine. Cette real politik ne réduit cependant en rien l'insurrection arabe. En mai 1921, une flambée de violence à Jaffa et dans certains villages juifs provoque 47 morts parmi la population juive.
Le 22 Juin 1922, après une enquête, Winston Churchill publie un Livre blanc qui tente de résoudre le différent judéo-arabe. Ce texte donne une nouvelle interprétation de la Déclaration Balfour. Il en confirme la validité et rappelle que les juifs sont de droit en Palestine. Mais il stipule aussi que toute la Palestine ne peut être un Foyer national juif. De même, s'il reconnaît la nécessité d'augmenter le nombre d'immigrants juifs, il suggère de limiter cette immigration à la capacité économique du pays.
Le Livre blanc propose également la création d'un Conseil législatif pour la Palestine composé de 12 membres élus et de 10 membres nommés par les autorités britanniques. Les Juifs acceptent cette proposition avec réticence, comprenant à quel point ce texte, très en retrait, fait s'éloigner leur rêve d'établir rapidement un état. De leur côté, c'est donc un « oui, mais…. »
Les Arabes, quant à eux, refusent une proposition qui leur assure pourtant une majorité automatique dans le Conseil. C'est un nouveau « non ».
Ce Livre blanc, publié après les événements sanglants de 1921, est le premier d'une longue série qui vont jalonner un quart de siècle, sous une appellation ou une autre, et selon un scénario répétitif : une explosion sanglante des Arabes contre la population juive, une commission d'enquête britannique, un Livre blanc définissant une nouvelle politique en Palestine
Le ministre des Colonies a examiné de nouveau la situation politique actuelle en Palestine avec un désir très sincère d'arriver à résoudre les questions en suspens qui ont donné naissance à de l'inquiétude et du malaise dans quelques groupes de la population. L'avis du haut-commissaire ayant été demandé, la déclaration suivante a été établie. Elle résume les parties essentielles d'une correspondance qui a déjà eu lieu entre le ministre et une délégation de la société islamo-chrétienne de Palestine qui a résidé en Angleterre pendant quelque temps et elle expose les solutions auxquelles on est arrivé depuis lors. La tension qui se manifeste de temps en temps en Palestine est principalement due aux craintes entretenues par quelques groupes d'Arabes et par quelques groupes de la population juive. Ces craintes, du moins en ce qui concerne les Arabes, s'appuient surtout sur des interprétations exagérées de la signification de la Déclaration favorisant l'établissement d'un foyer national juif en Palestine, Déclaration faite au nom du gouvernement de Sa Majesté le 2 novembre 1917. On a déclaré, sans y être autorisé, que le but était la création d'une Palestine entièrement juive. Des phrases telle que la suivante ont été prononcées : « La Palestine doit devenir aussi juive que l'Angleterre est anglaise. » Le gouvernement de Sa Majesté considère tout espoir de cette sorte comme irréalisable et n'a aucun but semblable en e. Il n'a pas davantage envisagé, comme semble le craindre la délégation arabe, la disparition ou la subordination de la population, de la langue ou de la culture arabes en Palestine. Il désire attirer l'attention sur le fait que les termes de la déclaration précitée n'envisagent pas que la Palestine dans son ensemble sera convertie en un foyer national juif, mais qu'un tel foyer sera établi en Palestine. A ce sujet, on a remarqué avec satisfaction que, dans une réunion du Congrès sioniste -qui est l'assemblée exécutive suprême de l'Organisation sioniste -, réunion tenue à Carlsbad en septembre 1921, une résolution fut votée, donnant une expression officielle du but poursuivi par les Sionistes : « la détermination du peuple Juif de vivre avec le peuple arabe en termes d'amitié et de respect mutuels et de convertir de concert avec eux l'habitat commun en une communauté florissante, dont l'établissement assurera à chacun de ses peuples un développement national ininterrompu ».
Il est aussi nécessaire d'indiquer que le Comité sioniste de Palestine, appelé maintenant « Comité exécutif sioniste de Palestine », n'a jamais eu le désir d'avoir, et n'a effectivement aucune part dans l'administration générale du pays. La position spéciale assignée à l'Organisation sioniste par l'article [...] du projet de mandat n'implique d'ailleurs pas pour elle l'exercice de telles fonctions. Cette position spéciale se rapporte aux mesures qui devront être prises en Palestine concernant la population juive. On envisage que l'Organisation sioniste pourra contribuer au développe- ment général du pays mais elle n'aura à aucun titre à prendre part à son gouvernement.
De plus le statut projeté de tous les citoyens de Palestine devant la loi sera palestinien; on n'a jamais eu l'intention de donner ni à l'ensemble, ni à une partie quelconque d'entre eux un autre statut juridique. En ce qui concerne la population juive de Palestine, il semble qu'une partie de cette population craigne de voir le gouvernement de Sa Majesté s'éloigner de la politique exposée dans la déclaration de 1917. Il est nécessaire, par conséquent, d'affirmer une fois de plus que ses craintes sont sans fondement et que cette déclaration réitérée par la conférence des principales Puissances alliées à San Remo et de nouveau dans le traité de Sèvres n'est pas susceptible de changement.
Pendant les deux ou trois dernières générations, les Juifs ont reconstitué en Palestine une communauté comptant maintenant 80 000 âmes, dont un quart à peu près sont des fermiers ou des travailleurs agricoles. Cette communauté a des organes politiques propres; une assemblée élue pour la direction de ses besoins domestiques; des conseils élus dans les villes et une organisation pour diriger ses écoles. Elle a son grand rabbin élu et son conseil rabbinical chargé de la direction de ses affaires religieuses. Ses affaires se traitent en hébreu, considéré comme langue nationale, et une presse hébraïque est à sa disposition. Elle a une vie intellectuelle tout à fait à part et déploie une très grande activité économique. Cette communauté, avec ses populations citadines et campagnardes, ses organisations politiques, religieuses et sociales, son langage propre, ses coutumes à elle, sa vie distincte a donc bien en fait des caractéristiques « nationales ». Lorsqu'on demande ce que l'on entend par le développement du Foyer national juif en Palestine, il peut être répondu que ce n'est pas l'imposition de la nationalité juive à tous les habitants de Palestine mais bien le développement de la communauté juive qui s'y trouve déjà, avec l'aide des israélites répartis dans les autres parties du monde. Cette communauté deviendra ainsi un centre qui pourra, sur le terrain de la religion et de la race, être pour le peuple juif tout entier un sujet d'intérêt et d'orgueil. Mais afin que cette communauté ait les meilleures perspectives de libre développement et que le peuple juif ait toutes les facilités possibles pour déployer ses capacités, il est nécessaire qu'il sache qu'il est en Palestine de droit et non par tolérance. C'est pour cette raison que l'existence d'un foyer national juif en Palestine doit être garantie internationalement et qu'il doit être reconnu formellement que son établissement est fondé sur des bases historiques.
Ce qui précède est l'interprétation que le gouvernement de Sa Majesté donne de la Déclaration de 1917 et, ainsi comprise le ministre estime qu'elle ne contient ni implique rien qui puisse alarmer la population arabe ou désappointer les Juifs.
L'importance numérique de cette immigration pendant une période donnée ne saurait excéder le nombre de nouveaux arrivants que la capacité économique du pays lui permettra d'absorber durant cette période. Il importe essentiellement que les immigrants ne soient pas une charge pour les habitants de la Palestine dans son ensemble et qu'ils ne privent de leur emploi aucune partie de la population. Jusqu'ici l'immigration a rempli ces conditions, le nombre des immigrants depuis l'occupation britannique est à peu près de vingt-cinq mille.
Il est aussi nécessaire de s'assurer que les personnes qui sont politiquement indésirables soient exclues de Palestine et toutes les précautions nécessaires ont été et seront prises par l'Administration dans ce but. On projette de créer en Palestine un comité spécial composé uniquement de membres du nouveau Conseil législatif élu pour conférer avec l'administration au sujet des affaires ayant trait à la réglementation de l'immigration. Dans le cas où une divergence d'opinion s'élèverait entre ce Comité et l'Administration, l'affaire sera portée devant le gouvernement de Sa Majesté qui l'examinera d'une façon toute spéciale. De plus, l'article 4 du projet de décret prévoit que toute communauté religieuse ou toute catégorie assez importante de la population de Palestine aura un droit général d'appel à la Société des Nations par l'intermédiaire du haut Commissaire et du secrétaire d'Etat, dans tous les cas où elles considéreraient que le Gouvernement de Palestine ne se conforme pas à la lettre du Mandat.
En ce qui concerne la Constitution qu'on a l'intention d'établir en Palestine et dont le projet a déjà été publié, il est désirable de préciser certains points. En premier lieu, il n'est pas exact, comme l'a prétendu la délégation arabe, que pendant la Guerre le gouvernement de Sa Majesté se soit engagé à établir immédiatement en Palestine un gouvernement national indépendant. Cette affirmation est basée principalement sur une lettre en date du 24 octobre 1915 de sir Henry Mac Mahon, alors haut-commissaire de Sa Majesté en Égypte, au chérif de La Mecque devenu depuis Hussein roi du Hedjaz. On cite cette lettre comme contenant la promesse au cherif de La Mecque de reconnaître et de protéger l'indépendance des Arabes dans les territoires indiqués par lui. Mais cette promesse n'étant faite que sous la réserve mentionnée, dans la même lettre, qu'entre autres territoires seraient exclus de cet arrangement les parties de la Syrie situées dans l'ouest du district de Damas. Cette réserve a toujours été considérée par le gouvernement de Sa Majesté comme comprenant le vilayet de Beyrouth et la sandjak indépendante de Jérusalem. Toute la Palestine à l'ouest du Jourdain a été ainsi exclue de la promesse formulée par sir Henry McMahon.
Néanmoins le gouvernement de Sa Majesté a l'intention de doter la Palestine d'un gouvernement complètement autonome, mais il estime que, dans les circonstances spéciales où se trouve actuellement le pays, cette œuvre doit être accomplie graduellement et non pas d'un seul coup. Le premier pas fut fait au moment de la constitution de l'administration civile avec l'établissement de 1'« Advisory Council » (nommé et non élu), qui existe maintenant. Le haut-commissaire déclara alors que c'était le premier pas dans l'établissement d'institutions autonomes et nous nous proposons maintenant de faire un second pas en constituant le « Conseil législatif » qui comprendra une grande proportion de membres élus à un suffrage très étendu. Dans le projet qui a été publié, on proposait que trois des membres de ce Conseil soient des personnes sans qualité officielle nommées par le haut-commissaire, mais devant l'opposition importante, le secrétaire d'État consentit à abandonner cette mesure. Le Conseil législatif comprendra donc le haut-commissaire, comme président, douze membres élus et six membres nommés d'office de parleurs fonctions. Le secrétaire d'État est d'avis qu'avant qu'on puisse faire franchir à la Palestine un autre degré dans l'autonomie et que l'Assemblée puisse être placée au-dessus du pouvoir exécutif, il serait sage de laisser passer quelque temps. Pendant cette période, les institutions du pays auront été solidement établies, son crédit financier sera basé sur des fondations fermes et les fonctionnaires palestiniens auront été à même d'acquérir l'expérience des bonnes méthodes de gouvernement. Quelques années après, on examinera de nouveau la Situation, et si les résultats du fonctionnement de la Constitution qui va être établie le permettent, une plus grande autorité sera conférée aux représentants élus du peuple.
Le secrétaire d'État attire l'attention sur ce que l'administration présente a transmis au Conseil suprême élu par la communauté musulmane de Palestine : la gestion complète des fondations religieuses (wakfs) et la direction des tribunaux religieux musulmans. L'Administration a déjà volontairement remis à ce Conseil des revenus considérables tirés d'anciennes fondations qui avaient été mis sous séquestres par le gouvernement turc. Le département de l'Instruction publique est aussi conseillé par un comité représentant toutes les parties de la population et le département du Commerce et de l'Industrie a l'avantage de coopérer avec les chambres de Commerce qui ont été créées dans les principaux centres. Il est dans les intentions de l'Administration d'associer de plus en plus les comités représentatifs similaires avec les différents départements du gouvernement.
Le ministre croit qu'une pareille politique, associée au maintien en Palestine de la liberté religieuse la plus complète et au respect le plus scrupuleux pour les droits de chaque communauté en ce qui concerne les Lieux saints, ne peut que paraître avantageuse aux différentes catégories de la population et que, sur cette base peut être fondée cette coopération de laquelle dépendent pour la plus grande part le progrès et la prospérité futurs de la Terre sainte.
Source : « Le retour des exilés – la lutte pour la Palestine de 1869 à 1997 », Henry Laurens