Israël | élections 2026

A Sakhnin, cette ville arabe d’Israël où l’on « comprend » le 7-Octobre

REPORTAGE - L’un des arrêts de la ligne de bus 68 qui relie Saint-Jean-d’Acre à Sakhnin s’appelle « Yasser Arafat ». On est en Israël, mais on n’y est plus tout à fait...

Commenter
A Sakhnin, petite ville israélienne à très grande majorité musulmane (Valérie Abécassis, pour Proche-Orient Info).
Écouter cet article
00:00 / 07:52

L’histoire de Sakhnin est celle de l’abyssale complexité territoriale de la région. Il y a 2.000 ans, c’était une localité juive prospère au cœur de la Galilée. Aujourd’hui, c’est presque 34.000 habitants à majorité musulmans, avec quelques chrétiens. Une petite « ville arabe » aussi sale et morne que n’importe quelle petite « ville juive pauvre ». Sauf qu’ici, tout est écrit en arabe.

Une rue principale surchargée de commerces et de néons flashy, un inattendu musée d’art contemporain, et un diamant : le spectaculaire Doha Stadium, où réside une équipe de football, 7e en première division d’Israël. Pour gérer tout cela, un maire, Mazen Gnaim, ancien député à la Knesset pour le parti islamiste Ra’am.

81% des électeurs ont voté

En ce lendemain de vote qui a porté 19 élus arabes à la Knesset, la joie de Mazen Gnaim est à la mesure de ses frustrations : « Nous avons réalisé un exploit inédit, explique-t-il en nous recevant dans sa monumentale mairie en marbre. Les gens sont sortis pour exprimer l’injustice, la démolition des maisons, la violence, la criminalité et les pénuries. Ben-Gvir était responsable de notre sécurité, Smotrich, de nos ressources financières. Ces quatre dernières années nous n’avons eu ni sécurité, ni protection. Ben-Gvir a pu dire : ‘En une seule année, j’ai fait construire cinq mille unités de logements pour nos frères du Néguev.’ Nous, chaque jour, nous nous endormons sur un malheur et nous nous réveillons sur un autre. Si nous parvenons à verser les salaires le 10 du mois, c’est déjà un exploit. Si nous parvenons à payer les entreprises de ramassage des ordures, c’en est un autre. »

Avant le vote, les candidats aux élections font campagne (Valérie Abécassis, pour Proche-Oriernt Info).

Le 27 octobre, 87,1% des électeurs de Sakhnin sont allés aux urnes, 27 points de plus qu’en 2022. Un bond gigantesque observé dans toutes les localités arabes d’Israël. Cette mobilisation a contribué à priver le Premier ministre Netanyahu de majorité et a provoqué dans le camp de la droite des accusations de fraudes, d’achats de voix en liquide ou en bon d’essence. Mais la commission électorale a validé le scrutin.

Dans la ville du Doha Stadium

Y a t il eu ingérence étrangère ? La question n’étonne pas le maire, d’autant que l’énorme stade de foot de la ville s’appelle Doha Stadium, en honneur de la capitale du Qatar.

Il a une explication : « En 2005 nous avions remporté la Coupe nationale mais nous n’avions pas de stade à nous, vous imaginez ! Nous avions fait pression sur le gouvernement pour obtenir des fonds, mais nos frères du Qatar nous ont fait don de 6 millions de dollars. Ahmad Tibi (leader de la Liste Arabe unie) s’y était rendu, et nous avons pu construire le stade. » Quid des soupçons de fraudes ? « Le Shin Bet veut nous nuire, affirme-t-il. Ceux qui ont reçu de l’argent du Qatar sont à chercher dans le bureau du Premier ministre. Nous, nous n’avons pas d’argent, ni dollars, ni euros, ni shekels. » 

FOCUS

Les circuits d’influence qataris au cœur des centres de pouvoir israéliens

Conseillers de Netanyahou, associations arabes, hôpital de Jérusalem : les enquêtes israéliennes dévoilent une opération tentaculaire et dangereuse.

Il est vrai que si l’équipe Bnei Sakhnin a bénéficié de la manne du Qatar, elle a aussi reçu de l’argent du milliardaire Arkadi Gaydamak. Un juif russe, président du Beitar de Jérusalem, qui a offert à l’équipe arabe adverse 400.000 dollars pour ses efforts en faveur de la paix et de l’harmonie. Au final, les deux clubs rivalisent dans les comportements racistes de certains de leurs supporters.

Pour une reconnaissance des « autochtones »

Au snack shawarma de la rue principale, on vous offre du café à la cardamome. Un client oisif montre la photo de ses deux fils, partis « parce qu’il y a rien ici », l’un à Vancouver, l’autre à Francfort où il fait du MMA.

Plus loin, Manel Abu Raya, activiste pour le droit des femmes arabes, premières exposées, selon elle, aux violences et à la criminalité qui a explosé sous le duo Ben Gvir/Smotrich. « Il est dans l’intérêt de l’Etat d’Israël que ce gouvernement soit remplacé, nous dit-elle posément, car il a nui à l’image de la société israélienne à l’étranger. »

ANALYSE

Le Rubik’s Cube de l’identité israélienne

Les urnes ont mis à nu le nouveau dilemme d’Israël : sionisme et antisionisme. Les lignes se croisent en tous sens.

Elle est brune, non voilée, les cheveux lissés et le maquillage soutenu. Elle reconnaît que les femmes arabes ont accès à des postes clés en Israël et ont relevé leur niveau d’éducation, mais elle veut autre chose : il est crucial, selon elle, de mettre en place une administration modérée qui reconnaisse que les Arabes sont les habitants autochtones de cette terre. « On nous a dit : ‘Vous faites partie d’un groupe dont nous ne savons que faire ; nous ne voulons pas que vous soyez intégrés à l’Etat, et vous ne le souhaitez pas non plus, alors nous allons vous ignorer.’ Maintenant, nous exigeons nos droits en matière de budgets, d’influence, d’intégration et de représentation. »

« Condamner le 7-Octobre ferait-il d’un Israélien arabe un vrai Israélien ? »

Parmi les quatre principes irréductibles édictés par Gadi Eizenkot pour constituer un gouvernement d’opposition avec le soutien des partis arabes, il y a l’obligation de service, militaire, civil ou national, pour tous les citoyens. « Si vous ne voulez pas de nous au sein du futur gouvernement du changement, comment pouvez-vous espérer que nous servions comme soldats ? », interroge Mazen Gnaim.

L’autre condition est de reconnaître que le Hamas est une organisation terroriste dont il est nécessaire de détruire le pouvoir à Gaza. « Les médias essaient de nous piéger, répond le maire. Nous faisons partie intégrante du peuple arabe palestinien. On nous demande de nous retourner contre nos frères en Cisjordanie et à Gaza, alors même que l’Etat est incapable d’assurer notre sécurité. Et maintenant, on voudrait que nous qualifiions les membres de notre propre communauté de terroristes ? Ce n’est pas nous qui décidons de la paix ou de la guerre. Condamner le 7-Octobre ferait-il d’un Israélien arabe un vrai Israélien ? »

PORTRAIT

Mansour Abbas ? « Respecte-le, et méfie-toi de lui ! »

Islamiste modéré ? Islamiste radical ? Le député arabe et président du parti Ra’am, demeure l’une des figures les plus énigmatiques et controversées de la vie politique en Israël. Décryptage de ce qui, dans ses mots et ses gestes au fil du temps, révèle une dualité constante.

A écouter le maire se souvenir de sa place à la Knesset lorsqu’il était député Ra’am, l’équation est insolvable, « En tant qu’Arabe, nous dit-il, je suis fier de mon identité. Or, je me suis retrouvé contraint de voter sur des questions qui touchent à ma nationalité, à mon identité et à mes convictions. Je ne pouvais pas voter par exemple en faveur de la légalisation des colonies en Cisjordanie car cette terre est palestinienne et elle doit le rester. »

L’appel au boycott d’Israël vu de Sakhnin

Dans quelques mois, l’étonnante Biennale méditerranéenne d’art se tiendra à Sakhnin, épaulée par l’AMOCAH, le musée arabe d’art contemporain. L’occasion de rencontrer l’un des rares artistes arabes musulmans de Sakhnin, Mahmoud Badarni. Créée en 2010 par l’artiste juif Bilu Fainaru (pavillon d’Israël à la biennale de Venise), la manifestation à laquelle il participe se veut une plateforme de dialogue et de coexistence entre artistes israéliens, arabes et internationaux venant de divers pays de la Méditerranée et même d’Iran, de Turquie et d’Afghanistan.

Le peintre Mahmoud Badarni et sa femme, professeure de biologie, chez eux à Sakhnin (Valérie Abécassis, pour Proche-Orient Info).

Dans les faits, l’appel au boycott d’Israël a réduit la participation d’artistes étrangers. Le résultat est délirant : les œuvres sont exposées dans des restaurants de falafels, dans des boucheries, des boulangeries et des supermarchés.

Mme Badarni, voilée, est professeure de biologie dans une école. Elle est avec son mari. Le couple se souvient avec émotion du temps de Rabin et Pérès. Ils votaient Meretz (gauche sioniste). Cette fois, ils ont mis dans l’urne un bulletin de la Liste arabe unie d’Ahmed Tibi.

Devant une montagne de fruits et de gâteaux, ils nous disent que si l’islam condamne le terrorisme et l’assassinat d’innocents, il faut quand même comprendre le 7-Octobre. Derrière eux s’étale la vallée douce et fraîche de Sakhnin. Des tirs de mitraillette retentissent encore. « Vous voyez, dit le vieux peintre, la police ne fait rien. » 

Commentaires
Commentaire
La lecture des commentaires est ouverte à tous. Connectez-vous pour publier un commentaire.
Se connecter pour commenter