Linda Sarsour, la dangereuse déesse ex machina des nouveaux démocrates américains
PORTRAIT - Du maire de New York au candidat démocrate au Sénat dans le Michigan, une génération d'élus musulmans lui doit une part de son ascension. Derrière la caisse de l'épicerie paternelle, elle a appris à parler à chaque public dans sa langue.

A l’automne 2025, à quelques semaines de l’élection municipale de New York, Linda Sarsour monte à la tribune de la conférence annuelle du CAIR (Council on American-Islamic Relations), la principale organisation de défense des musulmans américains. Au micro, elle balaie l’idée que l’ascension du candidat Zohran Mamdani doive quoi que ce soit au hasard : c’est l’œuvre de « notre communauté musulmane américaine. (…) Et c’est de l’argent musulman », lance-t-elle.
Quelques semaines plus tôt, selon le Washington Free Beacon, elle s’était vantée d’avoir convaincu la branche politique de l’organisation de s’engager pour lui. Le 4 novembre, Mamdani devient le premier maire musulman de New York.
La faiseuse de Mamdani
L’histoire remonte à 2017. Selon le New York Post, Mamdani, encore un inconnu, adhère au Muslim Democratic Club of New York (MDCNY) que Linda Sarsour a cofondé. En 2018, il entre au bureau du club et deux ans plus tard, MPower Change, une autre organisation qu’elle dirige, en un visage de sa campagne #MyMuslimVote. Le Post la décrit comme sa mentore.
Le MDCNY est la création la plus aboutie (et la plus redoutable) de Linda Sarsour. Lancé en mars 2013 avec une poignée d’activistes politiques, dont l’avocat Ali Najmi, c’est le premier club démocrate musulman de la ville. Ses fondateurs ont fait leurs calculs en épluchant les listes électorales : environ 105.000 électeurs musulmans inscrits à New York, dont 70 % de démocrates. Dans des primaires qui se jouent à quelques milliers de voix, c’est une vraie force de frappe. « Pas un club palestinien, ni un club arabe », mais « un club musulman », insiste-t-elle alors.
ANALYSE
Midterms : la mutation de l’Amérique à l’ombre de Gaza
Israël ou l’Iran : lequel de ces deux pays ennemis menace le plus la paix du monde ? Il y a dix ans, aucun candidat au Sénat américain n’aurait hésité une seconde. Trois ans après le 7-Octobre, la guerre de Gaza ne se joue plus seulement au Proche-Orient.
Fichiers d’électeurs, réseaux de donateurs, militants rodés : c’est sur cette machine que s’appuiera Mamdani. Trois de ses cofondateurs, Faiza Ali, Aliya Latif et Ali Najmi, occupent aujourd’hui des postes dans l’administration Mamdani. Pas Linda.
Subjuguée par Abdul el-Sayed
Celui qui va la subjuguer, c’est Abdul el-Sayed. Dès février 2017, elle salue la candidature de ce jeune épidémiologiste américano-égyptien, alors inconnu, au poste de gouverneur du Michigan.
Elle le compare à Bernie Sanders, le premier candidat auquel elle a associé son nom. La même année, en juillet, à la tribune de l’Islamic Society of North America (ISNA), elle presse les musulmans de sortir leur carnet de chèques : « Il a besoin de votre argent ». Huit ans plus tard, Sarsour le soutient de nouveau, cette fois pour le Sénat. Le 4 août, il remporte de justesse la primaire démocrate et pourrait devenir, le 3 novembre, le premier musulman élu au Sénat des Etats-Unis.
PORTRAIT
Etats-Unis : Abdul el-Sayed, patient zéro des midterms
Médecin, fils d’immigrés égyptiens et violent pourfendeur d’Israël, le candidat démocrate au Sénat dans le Michigan – et sans doute premier sénateur musulman de l’histoire des Etats-Unis – est devenu le test grandeur nature d’un parti en pleine mue.
Le terrain de jeu de la jeune femme s’étend à tout le territoire américain. Pour la nouvelle génération de musulmans américains, convertis compris, qui se lancent en politique, elle est devenue incontournable : à la fois recruteuse, conseillère, collectrice de fonds et caution militante.
Dernière illustration en date, ce 28 octobre, à six jours du scrutin. L’Islamic Maryland Action Network et la branche du Maryland du CAIR réunissent, via Zoom, Linda Sarsour et l’imam Suhaib Webb pour un webinaire baptisé Our Vote, Our Voice, Our Future. Au programme : la riposte à l’islamophobie et la mobilisation des électeurs musulmans avant le 3 novembre. Webb n’est pas n’importe qui. Il milite de longue date au sein de la Muslim American Society, fondée par des membres des Frères musulmans et siège à l’Union internationale des savants musulmans créée par Youssef al-Qaradawi.
La petite caissière de Crown Heights
L’enseigne disait déjà tout. En 1984, Linda a 4 ans quand son père, Nidal Sarsour, ouvre une épicerie à Crown Heights, au cœur de Brooklyn, et la baptise « Linda Sarsour’s Spanish & American Food Center ». Dans le quartier fait de maisons brownstone cohabitent, pas toujours sereinement, une population afro-américaine, antillaise et les juifs hassidiques du mouvement Habad-Loubavitch, dont le siège mondial se trouve au 770 Eastern Parkway.
Dans la bodega, ouverte sept jours sur sept, on parle espagnol au premier client, argot de Brooklyn au deuxième, arabe au téléphone avec la famille. C’est là, écrit-elle, qu’elle a compris « l’intersectionnalité », le mot-clé de sa génération militante.
Elle est l’aînée de cette famille de sept enfants. Ses parents viennent d’El-Bireh, ville de Cisjordanie collée à Ramallah. Elle les décrit comme des Palestiniens nationalistes. A Brooklyn, la famille transpose le mode de vie du pays. On parle arabe à la maison, la mère est voilée et reste au foyer. Yaba, le père qu’elle appelle aussi Pops, à l’américaine, trime de l’aube à la nuit. A 12 ans, elle tient la caisse le mardi et le jeudi après l’école. Rien ne dit si la fillette priait, fréquentait une mosquée ou une école coranique : entre la petite caissière et la jeune femme qui va afficher sa foi comme un drapeau, la biographie reste muette.
Le hijab en étendard
En 1997 – elle à 17 ans -, elle épouse Maher Judeh, issu lui aussi d’une famille d’Al-Bireh. Le mariage est arrangé. Pourquoi cette lycéenne de Brooklyn, qui rêve d’enseigner l’anglais, se plie-t-elle à cette tradition ? Mystère. Avant ses 25 ans, elle accouche de trois enfants.
Petite et ronde, le regard sombre et perçant, Linda Sarsour n’a rien d’une icône sur papier glacé. A 19 ans, elle se coiffe du hijab alors qu’elle est enceinte. Elle ne le quittera plus. C’est, écrit-elle, un « signe visible » de ce qu’elle est : une musulmane qui ne s’en excuse pas.
Le 11 septembre 2001, rentrée chez elle après des heures de marche, elle trouve sa mère tête nue et perturbée : « On ne peut pas le porter en ce moment. » Linda garde le sien. Le New York Times voit en elle une « Rosie Perez en hijab », du nom de l’actrice de Do the Right Thing, gouaille de Brooklyn et débit de mitraillette.
Première victoire : l’Aïd férié
Juste avant les attentats, Basemah Atweh, cousine de son père, l’invite à rejoindre l’Arab American Association of New York (AAANY), qu’elle a fondée à Bay Ridge, le quartier surnommé « Little Palestine ».
Mais en 2005, au retour d’un gala, la voiture qu’elle conduit est percutée par une semi-remorque. Basemah est tuée, Linda s’en sort. Sortie de l’hôpital un vendredi, elle est au bureau le lundi et prend la tête de l’association qu’elle dirigera jusqu’en 2017.
Elle y mène aussi les combats qui la font connaître : la fin de la surveillance policière des musulmans, la lutte contre le stop-and-frisk, ces fouilles de rue menées sur simple soupçon, et la fermeture des écoles pendant les fêtes musulmanes. Victoire en mars 2015 : le maire Bill de Blasio annonce que les écoles publiques fermeront pour l’Aïd el-Fitr et l’Aïd el-Adha, une première pour un grand district américain.
« Vénérée par les gauchistes »
Le 21 janvier 2017, au lendemain de l’investiture de Donald Trump, elle copréside la Women’s March, la plus grande manifestation d’un jour de l’histoire américaine. Harry Belafonte voit en elle l’héritière de « frère Malcolm X ». Plus sceptique, la réformatrice musulmane Shireen Qudosi la dit « vénérée par les gauchistes ».
La chute viendra de Louis Farrakhan, le chef de Nation of Islam, qui traite les juifs de « termites » et de « sataniques ». Fin 2018, le magazine juif en ligne Tablet publie une enquête accablante : deux coprésidentes, Tamika Mallory et Carmen Perez, proches de Farrakhan, auraient tenu les juifs pour collectivement responsables de l’exploitation des Noirs. La fondatrice de la marche, Teresa Shook, exige le départ des dirigeantes. Le Parti démocrate retire son parrainage, des sections locales ferment.
« Rien n’est plus inquiétant que le sionisme »
Son hostilité au sionisme ne varie pas. « Rien n’est plus inquiétant que le sionisme », tweete-t-elle dès 2012. A l’ISNA de Houston, elle met en garde les musulmans contre la tentation d’« humaniser l’oppresseur » et soutient ardemment le mouvement BDS, qui prône le boycott d’Israël et milite contre les livraisons d’armes à ce pays.
Envers les juifs, elle se montre plus ambivalente. Elle a ainsi contribué en 2017 à une collecte pour réparer des cimetières juifs profanés, ramassant plus de 160.000 dollars, huit fois l’objectif initial. Mais à cette époque, lors d’un débat sur l’antisémitisme, elle se plaint d’être dépeinte par les « médias juifs » comme une menace, au même titre que Farrakhan.
Ce qui frappe chez elle, c’est sa connaissance très fine des codes de comportement. Elle maîtrise ceux de la communauté musulmane et de ses institutions, ceux de la démocratie américaine et ses machines électorales, ceux de la gauche progressiste et son vocabulaire, ceux de l’American way of life, qu’elle incarne avec ses sneakers et son accent de Brooklyn. Surtout, elle maîtrise ceux de l’islam politique et de la cause palestinienne la plus intransigeante.
Avec les Frères musulmans : se convertir pour Gaza
Dans un récent discours aux accents de prêche devant la conférence du CAIR à Washington, elle affirme que les morts de Gaza ont un « ticket direct pour le paradis ». Dans le même souffle, elle se félicite que des Américains se convertissent à l’islam par solidarité avec les Gazaouis. C’est là, devant les siens, que s’entend le plus clairement le registre religieux qu’elle veille à mettre en sourdine devant la gauche progressiste.
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Le foot et tout le sport, nouveaux terrains de jeu des Frères musulmans en France
La France a un problème : le « pas de vagues » qui est plus qu’un principe, une culture. Frères musulmans, Qatar, Turquie s’engouffrent dans la brèche, immense dans l’univers des clubs sportifs. Plongée dans un univers tétanisant.
Aucun document public n’établit de lien direct entre elle et la Confrérie des Frères musulmans. Mais son ancrage dans un écosystème que ses adversaires rattachent à la mouvance frériste est documenté.
En juillet 2017, à la tribune de l’ISNA à Chicago, elle salue comme son « mentor » l’imam Siraj Wahhaj. Ce converti formé en Arabie saoudite a été cité comme co-conspirateur non inculpé dans le procès lié à l’attentat de février 1993 contre le World Trade Center. Dans le même discours, elle espère qu’Allah considère la résistance aux oppresseurs « comme une forme de jihad ».
La taqiyya : une méthode
Ses adversaires l’accusent de taqiyya, cette dissimulation de la foi qu’une notion religieuse controversée autorise face au danger. De fait, Sarsour dit tout, mais pas à tout le monde, et pas tout le temps. A ce niveau, ce n’est pas un double jeu qu’il suffirait de démasquer, mais plutôt une méthode : chaque auditoire reçoit sa part de discours avec un fil rouge – la Palestine, la communauté musulmane et l’islam – qui, lui, ne varie jamais.
« Le premier génocide de l’histoire dont nous sommes les témoins en direct »
Après le 7-Octobre, elle monte en première ligne. En prise parfaite avec l’actualité, elle tweete à profusion sur « le premier génocide de l’histoire dont nous sommes les témoins en direct ». Sans toutefois un seul mot sur la boucherie du 7-Octobre. Après la victoire de Mamdani, elle présente même l’hostilité à Israël comme un atout électoral.
Au point qu’en juin dernier, le ministre israélien de la Diaspora, Amichai Chikli, lui interdit l’entrée en Israël pour sa mobilisation des campus, ses attaques contre les contrats de Microsoft avec l’armée israélienne qu’elle critique avec virulence. En guise de réponse, elle se fend d’une réponse lapidaire : un « régime génocidaire d’apartheid » s’en prend à « une mère et grand-mère » new-yorkaise qui souhaitait rendre visite à sa famille en Cisjordanie…
L’hostilité à Israël, nouveau marqueur de la gauche américaine ?
Reste à savoir ce que pèsera demain la petite caissière de Crown Heights, devenue l’un des piliers de la communauté musulmane américaine. Linda Sarsour ne brigue aucun mandat, et c’est là que réside sa force : à l’abri des urnes, celle qui transforme en capital chaque polémique, échappe au verdict des électeurs tout en pesant sur leurs choix. Le 3 novembre dira si elle aura joué le même rôle pour le premier sénateur musulman de l’histoire des Etats-Unis que pour le premier maire musulman de New York.
Ses propos incendiaires contre les soutiens démocrates d’Israël donnent une idée de la suite : pour les primaires de 2028, une nouvelle génération de candidats pourrait faire de l’hostilité à l’Etat juif un marqueur d’appartenance à la gauche.
Comme derrière le comptoir de l’épicerie paternelle, elle s’adresse toujours à plusieurs publics à la fois. Et la question qu’elle pose à l’Amérique n’est plus seulement de savoir ce qu’elle dit à chacun, mais combien sont désormais prêts à écouter et à adopter son message.