Le foot et tout le sport, nouveaux terrains de jeu des Frères musulmans en France
La France a un problème : le « pas de vagues » qui est plus qu’un principe, une culture. Frères musulmans, Qatar, Turquie s’engouffrent dans la brèche, immense dans l’univers des clubs sportifs. Plongée dans un univers tétanisant.

A Villeneuve-la-Garenne, dans les Hauts-de-Seine, l’association sportive Les Héros promettait santé, loisirs et réinsertion. Elle offrait surtout des créneaux sportifs réservés aux femmes voilées, selon une logique de non-mixité, avec la privatisation d’une salle de musculation et de la piscine municipale.
Les services de l’Etat la surveillaient depuis plusieurs semaines, la soupçonnant de séparatisme religieux. Mais quand, en mai 2026, le préfet Alexandre Brugère en a ordonné la fermeture, son arrêté n’a pas mentionné l’islamisme. Il n’a fait état que d’infractions administratives : le fondateur continuait d’exercer malgré une interdiction prévue par le Code du sport, et avait présenté une carte professionnelle périmée.
L’Etat, incapable de démontrer l’islamisme d’un club
L’affaire résume le casse-tête de l’Etat face à la pénétration de l’islamisme dans le sport. « Dans la plupart des cas, on est incapable de le prouver », déplore Patrick Karam, vice-président du conseil régional d’Ile-de-France et inspecteur général de la Jeunesse et des sports – également coauteur, avec Magali Lacroze, du Livre noir du sport (Plon).
Résultat : « On utilise le Code du sport, l’insalubrité, la sécurité des publics, etc., et cela reste toujours très compliqué », poursuit-il. Autrement dit, parce qu’il est difficile de sanctionner une idéologie, on procède à des stratégies de contournement.
Des politiques main dans la main des fréristes
L’affaire se complique quand, et c’est souvent le cas, ces décisions se heurtent aux oppositions politiques. L’affaire du Club Red Star de Strasbourg, une institution locale qui existe depuis 1900, est, à cet égard, éclairante.
En 2020, le club de football a pour président Jamel Sekli, un mystérieux entrepreneur dont l’activité déclarée est le « commerce de textiles, d’habillement et de chaussures » sur les marchés, qui n’emploie curieusement aucun salarié.
Suite à un classement comme « structure séparatiste identifiée » par le ministère de l’Intérieur, dans le cadre de la lutte contre le séparatisme et le repli communautaire, la maire (écologiste) de Strasbourg, Jeanne Barseghian, se décide à émettre un arrêté de fermeture – qui ne concerne que certaines installations du club.
Mais voilà que cette décision, pourtant une demi-mesure, provoque une guerre de tranchées au sein du conseil municipal. Le propre camp de la maire s’indigne, croise le fer pour empêcher son application. Menée par le conseiller municipal, écologiste lui aussi, Abdelkarim Ramdane, la bronca est relayée par des médias, dont Politis, la revue de Michel Soudais, le père de la députée LFI Ersilia Soudais.
Les élus de gauche ne sont pas les seuls à s’emporter. Jean-Philippe Maurer, le vice-président LR du conseil départemental du Haut-Rhin, clame à son tour que les dirigeants du club n’ont « rien de séparatistes », et appelle la préfète pour lui faire part de ses doutes sur sa méthode de classification. « Elle m’a répondu que le contrôle administratif avait été décidé suite à un signalement… ça ne veut rien dire ! Tout le monde peut faire un signalement ! C’est quand même très inquiétant ».
C’est surtout la suite qui est inquiétante : une fois passée la tempête politique, l’affaire a plus ou moins été enterrée. Le club a rouvert et poursuit ses activités. Jamel Sekli en est toujours le président.
Plus de 500 clubs communautarisés
Depuis dix ans, on a beau empiler les rapports sur l’entrisme islamiste et celui des Frères musulmans, rien ne semble endiguer leur progression, le sport étant l’un de leurs terrains de jeu privilégiés.
En mars 2025, la mission flash de l’Assemblée nationale, conduite par Caroline Yadan et Julien Odoul, évaluait entre 25 et 130 le nombre d’associations sportives « à visée séparatiste », et à plus de 500 celui de clubs confrontés à des comportements communautaristes.
La même année, les données du rapport gouvernemental « Frères musulmans et islamisme politique en France » faisaient froid dans le dos : dès 2020, 127 associations sportives, représentant plus de 65 000 adhérents, avaient été identifiées comme entretenant « une relation avec une mouvance séparatiste ». Et 29 structures apparaissaient fondées ou « noyautées » par l’islamisme, dont cinq rattachées à la mouvance frériste.
DECRYPTAGE
Dès 1928, le sport, pilier de la doctrine d’Hassan al-Banna, fondateur des Frères musulmans
Lorsqu’il fonde en 1928 la Confrérie des frères musulmans, l’ambition de Hassan al-Banna, alors étudiant à l’Institut de formation des maîtres du Caire, est de « réislamiser » une société musulmane corrompue par le colonialisme et la pénétration idéologique de l’Occident. Son credo, influencé par la « méthode salafiste » : la possibilité de changer la société par le truchement d’un seul individu, un enfant. Une fois « réislamisé », c’est-à-dire acquis à la vision fondamentaliste de l’islam d’al-Banna, il aura la charge de convertir sa famille, qui transformera ensuite le voisinage, puis le quartier, puis la ville, puis le pays entier. Afin, en bout de course, de créer un nouveau califat islamique.
Une méthode redoutablement efficace, dont le sport est l’une des clés. Dans l’article 24 de son Manifeste en 50 points, publié en 1936, al-Banna prône « la réorganisation des clubs de jeunesse et des associations sportives de manière à ce que leurs activités s’alignent sur les valeurs et l’éthique de l’islam. »
La recette n’a rien perdu de son efficacité : un enfant qui fréquente son club plusieurs fois par semaine, admire son entraîneur, se fait des amis, adopte les codes du groupe. L’influence passe moins par de grands discours théoriques que par une accumulation de normes : ce qu’on mange, la manière de s’habiller, les relations entre filles et garçons, ce qui est permis, ce qui est interdit, quand et où l’on doit prier. Le terrain de sport devient ainsi un terrain de conquête culturelle.
Football, basket, boxe, musculation, fitness, MMA, free-fight, grappling… Aucune discipline sportive n’est épargnée.
Et les symptômes sont partout semblables : prières collectives dans les vestiaires, refus de la mixité, refus de serrer la main d’une arbitre, demandes de vestiaires séparés, salles de prière improvisées, exigences alimentaires, prescriptions vestimentaires ou aménagement des activités en fonction des horaires religieux.
Au Toulouse Lutte Club, fabrique de djihadistes
Aucun sport n’est épargné, mais l’entrisme islamiste est particulièrement scruté dans les sports de combat, comme le MMA et le free-fight.
Médéric Chapitaux, un ancien gendarme devenu sociologue, y a consacré de nombreuses pages dans son livre, Quand l’islamisme pénètre le sport. Selon lui, « on peut faire l’hypothèse que certaines caractéristiques de ces pratiques, notamment le rapport au corps, à la force, à l’affrontement, à l’endurance, à une certaine représentation de la virilité, peuvent entrer en résonance avec des trajectoires individuelles déjà engagées dans la radicalité ».
C’est le cas d’Abdoullakh Anzorov, l’assassin de Samuel Paty, qui s’entraînait au Toulouse Lutte Club (TLC), placé sous surveillance des services de l’Etat dès 2017. Suite à plusieurs signalements, il a pu y être constaté des prières collectives dans les vestiaires, des pressions vestimentaires sur les jeunes filles, une atmosphère générale d’entre-soi religieux.
Au vu du nombre de profils radicalisés ayant fréquenté ce club, et parce que l’un de ses entraîneurs s’était illustré dans la filière dite d’Artigat – une filière d’acheminement ariégeoise de djihadistes vers la Syrie –, les autorités ont estimé qu’il pouvait constituer un centre de recrutement de l’Etat islamique. Ce qui a permis à la Fédération française de lutte, en accord avec les pouvoirs publics, de le reprendre en main après la destitution des dirigeants de l’époque.
En revanche, plusieurs autres clubs, tout aussi radicalisés, restent en activité…
La « cécité par familiarité »
Médéric Chapitaux qualifie l’inertie des pouvoirs politiques de « cécité par familiarité » : « Un univers social proche, banal et fortement valorisé, tend à être moins spontanément qualifié comme un problème d’ordre public. »
Le club est connu, des centaines de jeunes le fréquentent, des élus le subventionnent. Dès lors, certains signaux risquent d’être banalisés. Tirant partie de cette cécité, « la structure peut progressivement avancer dans la transgression de la règle commune », ajoute-t-il.
Alliance citoyenne, ou l’extrême gauche à la rescousse des islamistes
Les islamistes ne sont pas laissés à eux-mêmes. Ils bénéficient d’aides précieuses dans le milieu associatif.
Ainsi, celle d’Alliance citoyenne, une association fondée par Adrien Roux et Yoan Pinaud, deux anciens élèves de l’IEP de Grenoble, pour combattre « les discriminations », avec une rhétorique en tout point semblable à celle des Frères musulmans.
C’est sous l’aile d’Alliance citoyenne que s’est par exemple créé le collectif des « hijabeuses » qui, en 2022, a attaqué, devant le Conseil d’Etat, l’article 1 des statuts de la Fédération française de football. Article qui interdit, pendant les compétitions, « tout port de signe ou tenue manifestant ostensiblement une appartenance politique, philosophique, religieuse ou syndicale ». L’offensive avait trouvé des soutiens jusqu’au gouvernement. Ainsi de la ministre chargée à l’époque de l’Égalité entre les femmes et les hommes, Élisabeth Moreno, affirmant que « la loi dit que ces jeunes filles peuvent porter le voile et jouer au foot. […] Je veux qu’on respecte la loi. » Le Conseil d’Etat avait néanmoins débouté le collectif.
C’est par ailleurs à Alliance citoyenne que l’on doit des happenings dans des piscines municipales pour y imposer le burkini, et des pétitions en faveur de ces vêtements de bain « pudiques », revendiqués par le « Syndicat des femmes musulmanes » – une émanation directe du réseau associatif des Frères musulmans. Malheureusement, beaucoup se laissent prendre. Ainsi, l’écologiste Eric Piolle qui, en 2022, alors qu’il était maire de Grenoble, avait défendu une modification du règlement des piscines pour autoriser le burkini. Le tribunal administratif était intervenu pour suspendre la délibération municipale. Une décision confirmée par le Conseil d’Etat.
L’agit-prop devient la règle
Le conflit est désormais frontalement politique. Le 26 mars 2025, Bruno Retailleau, alors ministre de l’Intérieur, lance devant ses partisans : « Le sport doit être un sanctuaire », avant d’ajouter : « Vive le sport, et à bas le voile, bien sûr ! »
La réaction de la gauche radicale ne se fait pas attendre. Jean-Luc Mélenchon accuse aussitôt le ministre d’entretenir un « climat islamophobe ». A l’Assemblée nationale, le député LFI Aly Diouara attaque la mission Yadan-Odoul, lui reprochant d’alimenter « une suspicion généralisée à l’égard du monde associatif et sportif ».
Le clivage est limpide : ce que les uns présentent comme une défense de la liberté religieuse est considéré par d’autres comme l’avancée progressive d’une norme politico-religieuse.
Les exemples d’agit-prop et d’interférence avec des élus locaux se comptent par dizaines. Ainsi, quand, en 2023, la Fédération française de basketball a voulu interdire le voile lors des compétitions, 69 clubs d’Ile-de-France ont signé une pétition pour s’y opposer… et le président de la Fédération a reçu des menaces de mort.
« Celui qui avait monté la cabale, révèle Patrick Karam, était Timothée Gauthierot, un conseiller municipal de Noisy-Le-Sec affilié au Parti communiste. Ce même Gauthierot avait été placé en garde à vue après la mort d’Adama Traoré, car il avait encouragé les violences urbaines. »
La peur de la « rue arabe » française
La France dispose d’instruments pour dissoudre les associations qui incitent à la discrimination, à la haine, à la violence, ou quand elles sont impliquées dans des activités terroristes. Mais la peur de la « rue arabe » française, celle de fâcher certains partenaires étrangers, ou de ne pas passer la rampe du Conseil d’Etat, paraît tétaniser le pouvoir.
« A force de demander aux fédérations sportives de prendre des décisions sur des sujets qui touchent pourtant directement aux principes de notre République, l’Etat finit par donner le sentiment que les règles peuvent être à géométrie variable, selon le sport pratiqué, déplore Médéric Chapitaux. Il faut clarifier ce qui relève de la loi et ce qui peut réellement être laissé à l’autonomie réglementaire des fédérations. Et lorsque les règles existent, il faut simplement les faire appliquer. Faire des choix implique nécessairement de faire des mécontents.» Or, dans le sport comme dans l’Education, le « pas de vagues » est plus qu’un principe : une culture.
Les Frères musulmans avaient compris avant beaucoup d’autres ce que représente le sport : « un esprit sain dans un corps sain », mais aussi et surtout, une jeunesse que l’on clientélise, des comportements que l’on façonne, et des valeurs que l’on transmet.
Un siècle après Hassan al-Banna, la bataille se joue toujours sur ce terrain.
FOCUS
Le PSG, fleuron du soft power qatari
Depuis 2011, le Paris Saint-Germain appartient à Qatar Sports Investments. Son président, Nasser Al-Khelaïfi, occupe également une fonction de ministre d’Etat sans portefeuille au Qatar – on l’a même vu descendre d’un avion privé à Tel Aviv lors des négociations sur les otages du 7-Octobre. Il siège au conseil d’administration du fonds souverain Qatar Investment Authority. Rarement l’imbrication entre football, médias, argent et puissance étatique aura été aussi spectaculaire.
En quinze ans, Doha s’est offert bien davantage qu’un club : un débouché dans l’imaginaire des jeunes générations. « C’est un instrument de blanchiment extraordinaire, constate Patrick Karam. On parle du Qatar en bien, alors qu’ils font du mal partout. Quel est le seul pays du Golfe à soutenir et financer encore les islamistes, y compris quand ils combattent l’armée française au Yémen et ailleurs ? Ils utilisent les réseaux islamistes pour jouer de leur influence, mais probablement aussi, de manière plus pragmatique, pour préserver leur sol d’attentats terroristes. »
Dans ce contexte, tous les moyens sont bons, dont le recours, depuis le 7 octobre 2023, à l’antisémitisme qui gangrène la France, via le soutien à Gaza. Le 6 novembre 2024, avant le match PSG-Atlético de Madrid, une gigantesque banderole « FREE PALESTINE » recouvre la tribune Auteuil du Parc des Princes. Le PSG affirme ne pas avoir été informé du contenu du tifo. Pour autant, personne n’est dupe. « Expliquez-moi comme une banderole de cette ampleur a pu être déployée dans les tribunes sans l’accord tacite des dirigeants ? », ironise Patrick Karam.
Face au mammouth qatari, on en viendrait presque à oublier d’autres agents d’influence de l’islamisme, tels que la Turquie qui, depuis 2024, par le truchement de l’homme d’affaires Tarkan Ser, a pris le contrôle du club FC Rouen.