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Midterms : la mutation de l’Amérique à l’ombre de Gaza

Israël ou l'Iran : lequel de ces deux pays ennemis menace le plus la paix du monde ? Il y a dix ans, aucun candidat au Sénat américain n'aurait hésité une seconde. Trois ans après le 7-Octobre, la guerre de Gaza ne se joue plus seulement au Proche-Orient.

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Un bureau de vote à Hoboken, New Jersey, le 27 octobre 2026 (Gary Hershorn/Getty Images).
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Israël ou l’Iran : lequel de ces deux pays ennemis menace le plus la paix du monde ? Il y a dix ans, aucun candidat au Sénat américain n’aurait hésité une seconde. Aujourd’hui, dans le Michigan, celui qui refuse de trancher fait la course en tête. Trois ans après le 7-Octobre, la guerre de Gaza ne se joue plus seulement au Proche-Orient : elle s’est installée au cœur de la démocratie américaine, pulvérisant le vieux consensus pro-israélien, redessinant le Parti démocrate et ouvrant un espace inédit à l’islam politique.

La question sur la menace n’est pas une vue de l’esprit. Elle a bel et bien été posée, sur le plateau de WOOD-TV8, chaîne locale affiliée à NBC à Grand Rapids. Abdul el-Sayed, vainqueur de la primaire démocrate pour le Sénat, ne cille pas : « Les deux se sont montrés dangereux. Chacun à sa manière. » Et s’il est attaqué, l’Etat hébreu peut-il être livré en armes défensives ? Non, répond el-Sayed : « Je ne veux pas que nos impôts achètent des armes pour d’autres pays. » Et lorsque son adversaire républicain Mike Rogers, « soutien inconditionnel » d’Israël, lui reproche son silence sur le 7-Octobre, il réplique qu’il ne fait pas « du théâtre politique avec la douleur des autres ». Sa façon à lui de marquer le troisième anniversaire du massacre perpétré par le Hamas.

REPORTAGE

A Tel Aviv, une marée humaine, émue, qui ne peut pardonner à Netanyahou « sa scandaleuse défaillance » sur le 7-Octobre

« Celui qui se dérobe à une commission d’enquête d’Etat a sans doute des choses à cacher ! », lance au micro, bouleversé, le rabbin Danino. « Honte ! Honte ! », renvoient des dizaines de milliers de voix pour le dernier rassemblement de tous ceux qui s’opposent au chef du gouvernement israélien.

Naguère, une telle prestation aurait enterré une candidature. Ce temps est révolu. Et le candidat, tout sourire derrière sa barbe, le sait : il mène dans les derniers sondages.

Pendant un demi-siècle, « le droit inaliénable de l’Etat d’Israël à se défendre » s’est imposé comme un dogme bi-partisan intouchable. Les midterms du 3 novembre révèlent l’effondrement de ce front sous les coups de boutoir d’une opinion en pleine mutation idéologique et générationnelle. Le conflit israélo-palestinien est devenu un marqueur décisif de l’identité partisane américaine.

Du consensus au grand schisme démocrate

Les chiffres racontent la rupture. Selon Gallup (février 2026), 41 % des Américains sympathisent davantage avec les Palestiniens, contre 36 % avec les Israéliens, une première en vingt-cinq ans. Trois ans plus tôt, le rapport était de 54 % contre 31 % en faveur d’Israël. Chez les démocrates, deux sympathisants sur trois penchent pour les Palestiniens, alors qu’en 2016 la moitié se rangeaient encore du côté d’Israël. « C’est un changement de paradigme », résume sur NPR le politologue Shibley Telhami, de l’université du Maryland.

Amorcé vers 2017, accéléré par la guerre, porté par la jeunesse, le glissement a fait de Gaza, pour une partie de l’électorat, une affaire de droits civiques plus que de diplomatie. En 2024, il a coûté des voix à Kamala Harris, incapable de se démarquer du soutien de Joe Biden à Israël. En 2026, il dicte le tempo des primaires démocrates. L’AIPAC, le puissant lobby pro-israélien, finance désormais, selon le site The New Arab, des comités aux noms anodins dont les spots ne mentionnent jamais Israël. En mars, dans l’Illinois, Daniel Biss, « sioniste progressiste » revendiqué, a battu la candidate du lobby en faisant campagne contre lui. Contester l’AIPAC n’est plus un suicide politique : c’est devenu un argument porteur.

Le laboratoire du Michigan

Un point. C’est l’écart qui sépare désormais Gaza de Dearborn. Le 4 août, el-Sayed a remporté la primaire avec 48,5 % contre 47,5 % à Haley Stevens, qui se disait « démocrate sioniste ». Ni les quelque 30 millions de dollars déversés par l’AIPAC, ni les posts de Donald Trump contre le « loser communiste qui hait les Juifs et Israël » n’ont entravé son ascension.

Le contexte est pourtant lourd. Le 12 mars, un habitant de Dearborn Heights précipite un camion chargé de feux d’artifice contre Temple Israel, la plus grande synagogue réformée du pays. Le FBI conclut à un acte terroriste inspiré par le Hezbollah. Rien n’y fait : début octobre, Mitchell Research crédite el-Sayed de 45,6 % contre 41,4 % à Rogers, qui avait prié l’AIPAC dès la fin août de ne plus faire campagne pour lui. Le lobby, longtemps courtisé, est devenu un boulet jusque chez ses alliés.

Mi-octobre, le site conservateur Washington Free Beacon publie des messages de la demi-sœur du candidat affirmant que sa famille appartient « depuis longtemps » aux Frères musulmans. « Aucun lien », répond-il. Mais le doute subsiste. S’il l’emporte, il sera le premier musulman élu au Sénat, dans un État conquis par Trump en 2024.

« Nous vous avons soutenus quand vous étiez menacés, et maintenant c’est vous qui nous menacez » Karen Majewski

Dans son ombre se tient Linda Sarsour, ancienne coprésidente de la Women’s March et « mentore » de Zohran Mamdani. Elle soutient el-Sayed depuis 2017 et prévient : « Les jours de l’AIPAC sont comptés ». Son horizon, c’est 2028 : nul ne conquiert la Maison-Blanche sans le Michigan, que Trump a remporté de moins d’un point et demi, en partie grâce à la défection de l’électorat arabo-musulman de Dearborn.

Le Michigan a aussi valeur de précédent. Et pour cause. A Hamtramck, dans la banlieue de Detroit, où l’appel à la prière par haut-parleurs est autorisé depuis 2004, le maire et les six membres du conseil municipal sont musulmans. La ville a rebaptisé Holbrook Street « Palestine Avenue » après le 7-Octobre et interdit les drapeaux LGBTQ. « Nous vous avons soutenus quand vous étiez menacés, et maintenant c’est vous qui nous menacez », a déploré au Guardian l’ancienne maire Karen Majewski.

L’onde de choc de New York

Sur la côte Est, le séisme s’appelle Zohran Mamdani. Elu maire en novembre 2025, ce socialiste démocrate musulman conquiert une ville qui abrite à la fois 750.000 musulmans et 1,7 million de Juifs… en traitant Benjamin Netanyahu de « criminel de guerre ». Le 23 juin, ses trois candidats aux primaires du Congrès l’ont emporté, dont Brad Lander, qui n’hésite pas à qualifier de « génocide » la guerre à Gaza, face à Dan Goldman, l’un des plus fidèles soutiens d’Israël à la Chambre.

Le 24 septembre, à la tribune de l’ONU, Netanyahu apostrophe le maire : depuis son élection, « beaucoup de Juifs ne se sentent plus en sécurité à New York ». Le 7 octobre, Mamdani préfère évoquer « le génocide en cours à Gaza », des propos jugés « obscènes » par la démocrate Debbie Wasserman Schultz.

A Denver, Melat Kiros, 29 ans, a battu Diana DeGette, élue depuis près de trente ans, en réclamant un embargo sur les armes à destination d’Israël. La Floride et le Texas offrent un tableau plus nuancé. Mais selon le New York Times, 73 % des démocrates s’opposent à toute nouvelle aide à Israël ; selon le Washington Post, 63 % des démocrates juifs désapprouvent l’action militaire israélienne à Gaza.

L’entrisme frériste et le bouclier du Premier amendement

Les quelque 3,5 millions de musulmans américains ne forment ni une cinquième colonne ni un bloc électoral. Ils votent et prient en ordre dispersé, et leur immense majorité n’a que faire de l’islam politique. Au lendemain de l’attentat de Temple Israel, le conseil des imams du Michigan l’a condamné sans réserve.

Mais un autre réseau est à l’œuvre, plus ancien, plus discret, bien structuré, issu de la mouvance des Frères musulmans. En 2008, à Dallas, les dirigeants de la Holy Land Foundation sont condamnés pour avoir acheminé plus de 12 millions de dollars vers le Hamas. Parmi les « co-conspirateurs non inculpés » figure le CAIR, vitrine respectable de l’islam américain, dont le directeur, Nihad Awad, s’est dit « heureux » le 24 novembre 2023 de voir les Gazaouis « briser le siège » le 7-Octobre. Le Texas puis la Floride ont classé le CAIR et les Frères musulmans parmi les organisations terroristes. Mais les tribunaux renâclent.

FOCUS

Un sanctuaire de liberté : aux sources du First Amendment

« Le Congrès n’adoptera aucune loi relative à l’établissement d’une religion, ou à l’interdiction de son libre exercice, ou à la restriction de la liberté de la parole ou de la presse, ou le droit pour le peuple de s’assembler paisiblement et d’adresser au gouvernement des pétitions pour obtenir réparation de torts. »

A peine quarante-cinq mots, ratifiés en 1791 avec la Bill of Rights, qui traduisent la hantise des Pères fondateurs américains : un Etat assez puissant pour bâillonner ses citoyens. Plus de deux siècles après, ce socle de la démocratie américaine n’a pourtant jamais été aussi contesté.

Réseaux sociaux, désinformation de masse, manifestations, pétitions, guerres culturelles autour du « free speech » : la Cour suprême ne cesse de réinterpréter le texte. Certes, l’interdiction de la censure relève toujours du dogme. Mais ses limites, face au harcèlement, aux discours de haine ou aux impératifs de sécurité nationale, fracturent profondément le pays. La démocratie américaine ne se joue pas seulement dans les urnes, mais dans l’arène publique. Le Premier amendement demeure donc une boussole, essentielle, mais plus fragile.

Pour aller plus loin, lire aussi Midterms : le First Amendment, « backlash » pour la démocratie américaine ?

C’est tout le paradoxe américain : le Premier amendement, qui permit en 1977 à des néonazis de défiler à Skokie, banlieue de Chicago peuplée de survivants de la Shoah, couvre aujourd’hui les prêches à la gloire du Hamas. Le Middle East Forum, think tank basé à Philadelphie, vient d’en dresser l’inventaire pour le seul Michigan : 928 déclarations extraites de 648 vidéos diffusées entre 2008 et 2026 par 36 institutions islamiques de 19 localités. Parmi elles, 69 prières ou appels au meurtre ou à la destruction, dont 25 au seul Centre islamique de Detroit, 92 appels au djihad ou prières pour les moudjahidines, 25 sentences de mort pour apostasie ou blasphème et 67 clichés antisémites. L’antisionisme antisémite est relevé dans 32 des 36 institutions.

Le 9 mai 2025, lors de la prière du vendredi au Centre islamique de Detroit, le Dr Muhannad Hakeem implorait en arabe : « Ô Allah, occupe-toi de Netanyahou, de ses soldats et de ses sbires […]. Compte-les un par un et tue-les un à un, sans en laisser un seul. » A Dearborn, au centre Light of Guidance, le cheikh Usama Abdulghani adressait le 28 septembre 2024 ses « félicitations » au Hezbollah, priant pour qu’il « achève la tâche » et « purifie la terre de la souillure de cette colonie de peuplement ». A Rochester Hills, le mufti Rabbani annonçait en ourdou, le 3 novembre 2024 : « Les Juifs seront désignés et tués un par un, et la nation juive sera éradiquée » (traductions du Middle East Forum).

Une seule digue tient encore : depuis 2010, toute parole coordonnée avec une organisation terroriste désignée constitue un « soutien matériel » pénalement réprimé.

Exilés et Juifs américains pris en étau

Tous les exilés ne partagent pas ce récit. Quand les frappes américano-israéliennes ont tué Ali Khamenei, la diaspora iranienne de Los Angeles a dansé dans les rues. Pour elle, entendre un candidat démocrate renvoyer dos à dos Téhéran et Jérusalem reste inaudible.

Les Juifs américains, eux, sont pris en étau. L’Anti-Defamation League a recensé 6.274 incidents antisémites en 2025, et un nombre inédit d’agressions physiques : 203, et trois morts. Selon le FBI, les Juifs, environ 2 % de la population, ont subi près des deux tiers des crimes de haine religieuse. « La question n’est plus de savoir s’il se passera quelque chose, mais quand », confie une rabbine de Portland à Israel Hayom. La communauté consacre plus de 765 millions de dollars par an à sa sécurité, et beaucoup se sentent lâchés par le parti qu’ils affectionnaient.

La guerre d’Iran, à la pompe et dans les urnes

Le Proche-Orient pèse aussi sur le portefeuille. Tirée par l’essence (+34,2 % sur un an), l’inflation a bondi à 3,7 % en septembre, et la Fed a relevé ses taux pour la première fois depuis trois ans. Pour les Américains, la facture est indissociable de la guerre engagée contre l’Iran le 28 février aux côtés d’Israël : selon le Pew Research Center, 65 % désapprouvent la façon dont Trump la conduit, et l’approbation recule jusque chez les républicains (63 %, contre 69 % en mars).

Trump n’a pas créé la fracture, mais il l’a creusée. Après avoir courtisé Dearborn en 2024, il a transformé l’Etat juif en cause partisane, le rendant radioactif à gauche. La guerre, soutenue par à peine un démocrate sur dix, nourrit l’argument d’el-Sayed : « Sommes-nous plus en sécurité depuis cette guerre ? » Le malaise gagne jusqu’à la base America First : Tucker Carlson parle de « la guerre d’Israël » et Joe Kent, directeur du Centre national de contre-terrorisme, a démissionné.

Et après ?

Le 3 novembre ne résorbera pas la fracture. Dans ses bastions, la gauche est devenue une coalition de socialistes pro-palestiniens, de jeunes diplômés et de minorités pour qui Gaza est la cause d’une génération. Les musulmans américains, eux, sortent de la marge et seront de plus en plus nombreux à briguer des mandats, comme avant eux les Irlandais, les Italiens… et les Juifs. Reste à savoir qui parlera en leur nom : des élus attachés au pluralisme, ou des organisations islamistes qui ont fait de la Palestine un étendard idéologique. L’essayiste Ayaan Hirsi Ali pointe le Qatar, financier du Hamas, présent aux Etats-Unis dans 88 cabinets de lobbying et dans l’Ivy League à hauteur de 6,6 milliards de dollars : « Le Qatar croit à la renaissance du Califat, à l’islamisation du monde entier, y compris des Etats-Unis », explique-t-elle sur la chaîne YouTube Lignes de Force.

L’alliance avec Israël, malmenée, survivra sans doute tant qu’elle restera adossée aux intérêts stratégiques américains. Et la victoire démocrate est loin d’être acquise : selon le New York Times, 28 % seulement des électeurs se disent satisfaits du parti, contre 36 % côté républicain. Une partie des démocrates parient déjà sur une voie médiane : défendre la souveraineté de l’Etat juif tout en réduisant l’aide qui lui est apportée. Elle ne sera plus une évidence et devra être plaidée, élection après élection, devant une génération qui n’aura connu ni la guerre des Six Jours ni Oslo. Uniquement Gaza.

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