Enquête

Après le drame de Trappes, la peur des habitants et la colère des militants

A Trappes, les habitants s’inquiètent des violences racistes et se défient ds médias. À Paris, un rassemblement en hommage aux victimes donne à leur colère une dimension politique aux relents communautaristes.

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À Trappes, trois jours après le drame, le temps est d’humeur maussade ce lundi. Les rues sont plutôt désertées. La météo n’aide pas. Le bar PMU collé à la gare est plutôt rempli. Des jeunes, des moins jeunes, un brouhaha. Dans la rue, en tendant l’oreille, on peut entendre ici ou là « CNews », « Bardella » ou « Marion Maréchal »..

Près du square Louis-Pergaud, là où Pengo Bossio Wangi, espoir du MMA français, 26 ans, a été abattu par le terroriste Kévin T., l’agitation est redescendue. En pleines vacances de la Toussaint, l’aire de jeux pour enfants n’est guère fréquentée. Seule une femme, portant le voile, est là avec sa fille en bas âge. Surprise lorsque nous la sollicitons, son visage se fige lorsqu’elle se retourne. Elle recule de quelques mètres avec sa poussette. « Désolée. J’ai plein d’amis français et je les aime bien, mais en cette période, j’ai peur », souffle-t-elle. Une autre mère de famille refuse de s’exprimer, invoquant un « mauvais français ».

L’inquiétude et la défiance

Le long de l’allée Aimé Césaire, à 350 mètres du drame, les boutiques sont ouvertes : une boucherie, un snack, une épicerie, une pharmacie. Trois jeunes femmes, elles aussi voilées, acceptent de s’exprimer. « Nous, à la pharmacie, on n’a rien entendu », assure une employée. Elles affirment que les clients n’évoquent pas le sujet avec elles, mais que certains en parlent dans la queue. « En tant qu’habitants, on est en insécurité totale », interrompt un homme au comptoir de l’officine. A propos des appels à l’autodéfense, lancés lors d’un rassemblement organisé ce week-end, en présence notamment, d’Assa Traoré, il semble approuver : « C’est ce qui va arriver, on y réfléchit ».

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Après Trappes, une atmosphère de veillée d’armes

Après l’attentat de Trappes commis par un terroriste d’extrême droite, la présence derrière le maire de la ville d’un islamiste condamné pour avoir appelé à « l’intifada à Paris » fait craindre un durcissement de l’affrontement entre Français.

Travailler à Trappes avec la boule au ventre

L’une des préparatrices, qui vit à Dreux, dit avoir songé à ne plus rejoindre son travail à Trappes : « J’avais la boule au ventre ce matin. Avec mon voile sur la tête, s’il y a des racistes, je vais être la première concernée. En plus, les gens doivent savoir qu’ici, toutes les employées sont voilées », souligne-t-elle.

Une autre nous confie avoir peur de « chaque personne qui entre » dans la pharmacie. Dans ce qui s’est transformé en un échange à plusieurs, une riveraine plus âgée tente de rassurer les trois jeunes femmes : « Nous sommes de Trappes et nous sommes fiers. On va vous protéger, mais ne nous laissez pas sans pharmacie. » Pour cette retraitée, pas de doute : « Ce sont les médias qui mettent ces choses dans la tête des gens. »

« T’as pas de mitrailleuse, toi ? »

À la sortie du PMU, un homme, la quarantaine, nous salue ironiquement :

– T’as pas de mitrailleuse, toi ?

– Non, je suis journaliste.

La responsabilité des médias, accusés de dérouler le tapis rouge à l’extrême droite et aux idéologies racistes et islamophobes, est très largement invoquée. Samedi, au lendemain de l’attaque, une équipe de BFMTV a été prise à partie et chassée par des riverains. « BFM, CNews, ça ne passe pas », confirme notre interlocuteur. « Il y a beaucoup de colère, de rage, vous ne pouvez pas imaginer. Il y a de la peur et de la haine. Quand on entend Bardella dire qu’ici, c’est un État islamique, mais où voit-il ça ? J’ai grandi avec les Français, c’est une Française qui m’a élevé. On aime la France. Pourquoi nous mettre de côté comme ça ? », déplore-t-il.

Un jeune homme, déjà passé plusieurs fois devant nous, finit par dire : « CNews, on les a virés hier et ils reviennent aujourd’hui. Vous allez voir. » Menace à notre encontre ou présence réelle de confrères ? Pas le temps de s’appesantir.

A Trappes, une chose est sûre : la peur, l’insécurité et une colère certaine envers l’extrême droite et les médias sont les sentiments prédominants. Un ressentiment bien perçu par les dirigeants de LFI : ils s’en sont pris à plusieurs médias accusés de faire une part trop belle aux « intervenants racistes. »

À Paris, la colère communautariste du « Muslim power »

Autre lieu, autre ambiance. A Paris, cette fois, en début de soirée, un rassemblement en hommage aux victimes du drame de Trappes doit se tenir place de la République. Mais après son interdiction par la préfecture de police, l’événement est finalement déplacé à la Bourse du Travail.

A son initiative : la Coalition antiraciste et le collectif de l’Espace Malcolm X regroupant plusieurs organisations dont le Parti des indigènes de la République, CAGE International, Urgence Palestine, ou Perspectives musulmanes.

Cette dernière est représentée par Elias d’Imzalène, influenceur condamné en 2024 à cinq mois de prison avec sursis pour avoir appelé à mener l’intifada en France, et apparu aux côtés du maire de Trappes lors de ses déclarations à la presse après l’attentat 1.

Elias d’Imzalène, l’orateur star

D’Imzalène a fait de la récupération de l’émotion sa spécialité : « Salam aleykoum, bonsoir à tous. Je dis salam parce qu’on est fiers d’être musulmans, fiers d’être Noirs, fiers d’être Arabes malgré les attaques et le silence du gouvernement ! », lance-t-il sous les applaudissements.

Dans un discours virulent, il affirme que le terroriste a spécifiquement visé les femmes portant un voile (même si ce point n’est pas corroboré par l’enquête et que le seul tué est un homme noir de religion catholique).

Il concentre ses attaques sur le gouvernement et fait huer Laurent Nuñez, ministre de l’Intérieur, ainsi que son prédécesseur, Bruno Retailleau, en raison de ses positions contre le voile. Il établit un lien direct entre celles-ci et le drame de Trappes : « Je pense qu’il a été entendu, parce que les mots tuent. Ce sont eux les responsables, pas seulement l’extrême droite ! »

 Tel un prédicateur, il appelle à une « grande manifestation de la fierté des musulmans, des Arabes et des Noirs », le samedi suivant. « Nous sommes le muslim power, nous sommes le black power et nous sommes ici, qu’ils le veuillent ou non ! », conclut-il, sous une nouvelle acclamation.

La menace d’une manif sauvage

À l’extérieur, l’atmosphère se tend. Ceux qui n’ont pas pu accéder à la salle faute de place, s’agacent invectivent les forces de l’ordre. Ils menacent de «partir en manif sauvage ».

Le rassemblement est suspendu. Les organisateurs sortent pour tenter d’apaiser les esprits avant une reprise, une dizaine de minutes plus tard. Mais la tension persiste rue du Château-d’Eau. Après plusieurs prises de parole, dont celle du collectif féministe Nous Toutes, la séance est finalement écourtée.

À la sortie, un important regroupement s’est formé et les esprits s’échauffent à nouveau. Les CRS interviennent pour repousser la foule.

À Trappes comme à Paris, l’attentat du 23 octobre illustre, au-delà de l’émotion, une société française de plus en plus fracturée.

  1. Contactée, la municipalité de Trappes n’a pas répondu à nos sollicitations. ↩︎

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